L’enfant de

Il y a des phrases qui commencent toujours de la même façon : « Tu es l’enfant de… ». On a beau grandir, travailler, avoir ses propres enfants, la phrase reste ouverte, et quelqu’un se charge toujours de la compléter.

Samedi, au palais d’Andafiavaratra, un fils a pris le micro pour parler de ses parents, deux professeurs respectés et craints. Direct et critique, comme l’un d’eux, il a commencé par remercier sa mère : merci de n’avoir pas été là tout le temps, car cela lui a permis de faire quelques bêtises. La salle a ri.

Quand on a pour parents deux professeurs de cette trempe, un peu d’absence ressemble à un cadeau du ciel. Il a poursuivi sur le même ton. À presque 50 ans, sa mère lui demande encore quand il va terminer sa thèse. Sa réponse, en riant: « Maman, la thèse, je ne la ferai pas. »

Mais derrière la blague, il y avait un vrai sujet. Être l’enfant de ces deux-là, a-t-il expliqué, c’est le rester toute sa vie. À un certain âge, on vous rappelle encore vos parents et ce qu’ils ont fait. Et il a posé une question que les enfants de grandes personnalités formulent rarement à voix haute : quel fardeau portent-ils en silence, même quand tout le monde les croit privilégiés ?

Ce qui suit est mon interprétation, pas la sienne, et je ne juge personne. Si cette mère n’était pas toujours là, c’est qu’elle était professeure et chercheuse, souvent aux quatre coins du monde. Une telle carrière ne se construit pas sans sacrifices : du temps, de la présence, du repos. Ce n’est pas être une mauvaise mère, c’est payer le prix de ce que l’on bâtit, et ce prix se partage en famille. Les enfants héritent des deux : de l’éclat de leurs parents, et du prix qu’il a coûté.

Chez nous, ce fardeau a son proverbe : « Ny adala no toa an-drainy », c’est le fou qui est comme son père. Autrement dit, il faut faire mieux que ses parents. Mais comment faire mieux quand la barre est placée si haut? Quand les parents sont déjà le sommet, il reste à savoir ce qu’il y a encore à gravir. On peut se demander s’il faut réussir encore mieux qu’eux, ou si être fier de ce qu’ils ont accompli suffit, sans vouloir faire plus ni mieux. Reste à comprendre si fierté et ambition s’opposent ou se complètent. Et quand ces parents sont partis de rien, doit-on leur dire merci toute sa vie, même quand leur réussite pèse trop lourd ?

Ces questions concernent tous les « enfants de » : de présidents, de ministres, de magistrats, de professeurs, d’artistes, de créateurs, d’inventeurs, de militants. On les présente d’abord par leurs parents, puis par eux-mêmes. Un échec leur est compté double, une réussite jamais tout à fait, car, avec de tels parents, c’était attendu.

Le témoignage de ce fils m’a fait réfléchir. Je me pose ces mêmes questions, en tant que mère. J’ai trois enfants, qui liront peut-être ce texto un jour. Je me rends compte qu’inconsciemment, j’ai placé la barre très haut, pour eux comme pour moi. Je leur en demande pardon. L’autisme de deux d’entre eux m’a appris à grandir autrement : pas à baisser la barre, mais à la voir autrement. Je les remercie d’être ce qu’ils sont, et je sais mieux que jamais qu’ils peuvent être ce qu’ils veulent. Je suis une lampe qui éclaire à ma manière, et chacun d’eux a sa propre lumière.

Il n’y a peut-être pas de bonne réponse. Mais on peut faire un geste simple envers ces enfants: leur demander ce qu’ils veulent faire, et pas seulement ce qu’ils doivent à leurs parents. Un héritage se reçoit, il ne s’impose pas.

Le plus beau compliment pour des parents exceptionnels est peut-être un enfant qui ose être autre chose que leur copie, et qui les aime quand même. Samedi, la salle riait, et c’était déjà une façon d’alléger le poids.

Mbolatiana Raveloarimisa

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