Ce qui ne se compte pas

Il existe, dans l’administration malgache, un art consommé de l’absence. Non pas l’absence physique, celle des fonctionnaires partis déjeuner à dix heures et qui reviennent à quinze, encore que le sujet mériterait sa propre chronique. Non, l’absence dont il est question ici est plus subtile, plus élégante, et infiniment plus cruelle : c’est l’absence par le chiffre. On ne vous efface pas. On ne vous interdit rien. On oublie simplement de vous compter. Et ce qui n’est pas compté, dans ce pays comme ailleurs, finit par ne plus exister.

Le 3 septembre 2026, le Premier ministre a désigné les membres du Comité technique de la Concertation nationale, cette structure chargée d’accompagner le FFKM dans le grand chantier de la Refondation. Tout le monde y est : les ministères, les églises, la communauté musulmane, les associations de consommateurs, les personnes atteintes d’albinisme. Chacun dispose de deux sièges, un titulaire et un suppléant, selon un format aussi régulier qu’un plan de table de mariage bien organisé. Chacun, sauf un. Les fédérations et plateformes des personnes en situation de handicap, elles, n’ont droit qu’à un seul siège. Sans suppléant. Comme si le handicap, qui recouvre à lui seul plus de réalités que toutes les autres catégories réunies, pouvait tenir dans une seule chaise pliante au fond de la salle.

On pourrait croire à un oubli. On aimerait y croire. Mais l’oubli, dans un texte juridique relu par des cabinets entiers, relève moins de la distraction que du lapsus révélateur. D’autant que le même texte a su, pour l’albinisme, faire preuve d’une précision chirurgicale : deux sièges, une reconnaissance distincte, un traitement à part. Que les choses soient claires : cette vigilance est justifiée. Quarante-cinq agressions entre 2020 et 2022. Trente-trois enlèvements depuis 2022. Seize enfants et adolescents assassinés en 2025. Ces chiffres, on les connaît parce que quelqu’un s’est donné la peine de les compter, avec l’appui de l’Experte indépendante des Nations Unies. Ce travail a produit un comité technique, une proposition de loi, un centre d’accueil porté par la Présidence. La preuve que l’État sait agir vite, à condition qu’une souffrance soit nommée, documentée, chiffrée, financée et politisée.

On ne parle pas ici d’un désaccord entre experts sur une virgule. On parle d’un pays qui recense 0,6 % de personnes en situation de handicap quand l’OMS en estime 15 %, et qui, en ne cherchant pas, trouve exactement ce qu’il veut trouver : presque rien. L’autisme, selon les ratios de l’OMS, concernerait entre 200 000 et 300 000 personnes à Madagascar. La trisomie 21, environ 32 000. Le trouble du déficit de l’attention, plusieurs centaines de milliers. Mais aucune de ces catégories n’a jamais fait l’objet d’un comptage national. Aucune n’a de rapporteur spécial. Aucune n’a de siège dédié. Elles tiennent toutes dans cette chaise unique, au fond de la salle, qu’on a eu la courtoisie de ne pas retirer.

En 2021, Autisme Madagascar a conduit une enquête auprès de 2 139 personnes dans quatre régions du pays. Les résultats donnent froid dans le dos à quiconque prend la peine de les lire : 69 % des autorités et des médecins rapportent des coups et blessures sur les personnes autistes. 39 % des médecins signalent des violences sexuelles. 71 % des familles citent le rejet comme première forme de violence. 68 % des autorités reconnaissent elles-mêmes qu’aucun dispositif ne garantit la sécurité de ces personnes. On dispose donc des chiffres. Ils existent. Ils sont documentés. Ils dorment dans des rapports associatifs que personne, du côté de l’État, ne semble avoir eu le temps d’ouvrir. L’excuse de l’ignorance ne tient plus. Reste celle de l’indifférence, qui a le mérite d’être plus honnête.

Il y a, dans la manière dont les politiques publiques malgaches se construisent, un réflexe devenu presque pavlovien : on protège ce que l’extérieur désigne comme prioritaire. Un rapporteur spécial se penche sur l’albinisme, et l’État se mobilise. Un plan continental cible une cause, et les budgets suivent. Ce mécanisme a produit de vrais résultats, et ce serait malhonnête de le nier. Mais il ne peut pas devenir le seul filtre par lequel on décide qui mérite d’être vu. Les familles de personnes autistes, de personnes trisomiques, de personnes vivant avec un handicap psychosocial ou intellectuel n’attendent pas la visite d’un expert onusien pour vivre, chaque jour, l’absence de diagnostic accessible, l’absence de structure publique, l’absence de reconnaissance dans les espaces où se décide l’avenir du pays. Elles n’ont pas besoin qu’on vienne de Genève pour savoir qu’elles existent.

On ne demande pas de retirer quoi que ce soit à quiconque. Ce serait reproduire le mécanisme exact que l’on dénonce : une hiérarchie arbitraire des souffrances, où la reconnaissance de l’un se paie par l’effacement de l’autre. On demande un siège suppléant, conforme au format appliqué à tous les autres collèges. On demande que la même logique de ventilation par sous-catégorie, déjà retenue pour l’albinisme, soit étendue au handicap dans sa diversité : moteur, sensoriel, intellectuel, psychosocial, troubles du développement. On demande un mécanisme de recensement et de signalement des violences, visible et invisible, selon une méthodologie au moins équivalente à celle déjà déployée pour l’albinisme. On ne demande pas la lune. On demande la cohérence.

Compter, c’est reconnaître. Ne pas compter, c’est décider, sans le dire, que certaines souffrances valent moins que d’autres. Ce qui n’est pas compté n’est pas protégé. Ce qui n’est pas protégé finit par disparaître des textes, des budgets, des tables de discussion. Et ce qui disparaît des politiques publiques ne cesse pas d’exister pour autant : cela cesse simplement d’être vu. Madagascar a prouvé, avec l’albinisme, qu’il sait voir quand il le décide. Il reste à décider de voir tout le monde.

 Mbolatiana Raveloarimisa

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