Il y a des mensonges si anciens qu’ils finissent par ressembler à des évidences. Celui-ci a 457 ans, il est accroché dans chaque salle de classe du monde, et personne ne songe à le décrocher parce qu’il a la forme rassurante d’une carte. En 1569, un cartographe flamand nommé Gerardus Mercator a dessiné le monde tel que les navigateurs européens avaient besoin de le voir: avec l’Europe au centre, les pôles étirés jusqu’à l’absurde, et l’Afrique ramenée à la taille d’une anecdote. Le Groenland y paraît aussi grand que le continent africain. Dans la réalité, l’Afrique est quatorze fois plus vaste. Mais allez expliquer cela à un enfant qui a grandi en regardant un planisphère où le Danemark semble peser autant que trente millions de kilomètres carrés et 1,4 milliard d’êtres humains.
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la résolution « Correct the Map », portée par le Togo au nom du Groupe africain. 164 voix pour. 6 abstentions. Et un seul vote contre : les États-Unis.
La réponse officielle américaine parle d’une résolution « idéologique » et superflue.
C’est la version officielle. Il faut la respecter.
Mais la question mérite d’être posée sans détour : pourquoi une représentation plus juste des proportions géographiques du monde est-elle perçue, par une seule puissance et par elle seule, comme un « agenda idéologique » ? Peut-être parce que la distorsion, depuis quatre siècles, ne déforme pas les mêmes territoires dans le même sens. Mercator agrandit le Nord et rapetisse le Sud. Il gonfle visuellement les puissances industrielles et comprime les continents dont elles ont extrait les ressources. Qualifier d’idéologique la correction de ce biais revient, au fond, à admettre que le biais lui-même servait une idéologie. On ne défend pas une erreur cartographique avec autant de conviction si cette erreur ne profite à personne.
La résolution n’interdit rien. Elle encourage simplement l’utilisation de projections qui respectent mieux les superficies réelles, dans l’éducation, les médias et les outils numériques. On ne demande pas de brûler les atlas. On demande de cesser de mentir avec.
Ce que nous voyons finit par devenir ce que nous croyons. Et ce que nous croyons finit par devenir ce que nous investissons. Un continent qu’on représente plus petit qu’il n’est, génération après génération, finit par être perçu comme tel dans les salles où se décident les allocations de capitaux. Or l’Afrique détient 30 % des réserves minérales mondiales mais n’attire que 10 % des dépenses d’exploration minière. Elle possède 60 % des terres arables non cultivées de la planète, les deux tiers du cobalt mondial, et la plus grande économie bleue inexploitée du globe. Sur un planisphère de Mercator, tout cela tient dans un espace visuel à peine plus grand que celui du Canada.
Il y a d’ailleurs, dans cette résolution, un fait qui mérite qu’on s’y arrête : 54 États africains ont construit une coalition de 164 pays autour d’une proposition qu’ils ont eux-mêmes rédigée. Ce n’est pas un continent qui réagit à un agenda extérieur. C’est un continent qui fixe l’agenda. Et cela, lu en parallèle avec la Zone de libre-échange continentale africaine et ses 3 200 milliards de dollars d’échanges projetés, dessine autre chose qu’un vote symbolique : cela dessine un repositionnement.
L’Afrique ne demande pas d’être agrandie. Elle n’a jamais été petite. Elle demande simplement que le monde cesse de la dessiner plus petite qu’elle ne l’est, ce qui est une tout autre affaire. Dans un cas, on accorde une faveur ; dans l’autre, on corrige une falsification.
Changer la carte ne changera pas l’histoire.
Mais cela peut changer le regard que les générations futures porteront sur elle. Car la manière dont on représente les peuples, les territoires et les histoires influence la manière dont le monde les comprend, les finance et les traite. Et parfois, corriger une représentation est le premier pas vers la correction de tout ce qu’elle a permis.
Mbolatiana Raveloarimisa