CYBER-ESCROQUERIE - Une affaire de gros sous

Les réseaux d’escrocs en ligne se multiplient à Madagascar. La cyber-escroquerie est avant tout une affaire d’argent.

Les autorités lors d’une conférence de presse sur le scamming.

Quelques milliers d’ariary pour les uns, plusieurs millions de dollars pour les autres : à Madagascar, la cyber-escroquerie rapporte gros. Un homme qui a répondu à une fausse offre d’emploi au Canada raconte avoir perdu 165 dollars en octobre.

« Une personne sur Facebook m’a proposé du travail au Canada et m’a transmis un contact WhatsApp. Nous avons échangé : il m’a demandé si j’étais prêt, puis quels étaient mes diplômes et mes expériences. Il m’a ensuite demandé mon CV, une photo et une copie scannée de ma carte d’identité nationale. J’ai tout envoyé. Il m’a dit que la réponse à ma demande arriverait le lendemain. Au moment convenu, on m’a attribué un poste. On m’a alors demandé de payer 100 dollars de frais d’inscription pour un emploi à Ottawa. J’ai donc envoyé l’argent demandé. Le lendemain, on m’a annoncé : “Vous signez un contrat demain.” On m’a encore réclamé 65 dollars pour cette signature. Le lundi suivant, on m’a de nouveau demandé 600 dollars. J’ai alors mené ma propre enquête. J’ai découvert que la photo envoyée par la personne qui me demandait de l’argent était celle d’un homme politique. C’est là que j’ai compris que quelque chose n’allait pas», témoigne cet homme, qui a déposé une plainte auprès du service de cybersécurité de la Sécurité publique, à Anosy, hier.

D’après la justice américaine, une opération conjointe menée en août et septembre a conduit au démantèlement de treize centres de cyber-escroquerie à Madagascar. Elle a permis de saisir 52 millions de dollars en cryptomonnaies et 3 200 appareils électroniques.

Hameçonnage

« Le marché malgache n’est pas leur cible : c’est à l’étranger, notamment aux États-Unis, que ces escrocs frappent. Leur méthode s’apparente à celle d’un centre d’appels, avec un scénario de manipulation psychologique bien rodé. Ils téléphonent aux heures ouvrables et engagent la conversation avec leurs interlocuteurs. Là-bas, les gens placent leur argent en cryptomonnaies. Leurs pertes se chiffrent alors en milliers, voire en millions de dollars », estime le directeur général du Computer Incident Response Team Madagascar (CIRT-MG).

Les fraudeurs ont ainsi recours à de multiples techniques. La Police nationale cite le phishing, ou hameçonnage, qui demeure l’une des techniques privilégiées des escrocs. Ils se font passer pour des institutions bancaires, des entreprises ou des services officiels, par SMS, e-mail ou via Messenger. Puis, ils incitent les internautes à cliquer sur des liens piégés sous prétexte d’une vérification de compte ou d’une offre promotionnelle. Une fois les identifiants récupérés, le compte est piraté pour solliciter de l’argent auprès des proches de la victime.

En parallèle, les arnaques au Mobile Money touchent directement le portefeuille des usagers. Un escroc contacte sa cible en prétendant avoir versé par erreur une somme sur son compte et en exige le remboursement immédiat. Il y a également l’usurpation d’identité d’opérateurs. Se présentant comme des agents téléphoniques proposant de nouvelles offres, les escrocs font composer des codes à leurs victimes, ce qui leur permet de détourner instantanément le solde disponible.

Les escroqueries sentimentales reposent, quant à elles, sur la création de faux profils sur les réseaux sociaux. « En tissant des liens affectifs avec leurs cibles, les fraudeurs simulent des détresses financières ou promettent l’envoi de colis de valeur retenus à la douane, exigeant le paiement de prétendus frais de déblocage avant de disparaître », explique le commissaire Santatra Yannick Rakotondrabe, adjoint au chef du service de la cybercriminalité auprès de la Sécurité publique.

La détresse économique est, par ailleurs, largement exploitée à travers les fausses offres d’emploi qui exigent des frais d’inscription ou de dossier pour des postes supposés à l’étranger, et les faux crédits à déblocage rapide, qui s’évaporent une fois les premières avances versées.

Base idéale

Les faits divers relayés par la presse depuis le début de l’année témoignent de la progression de la cyber-escroquerie. Selon la Police nationale, 400 personnes ont été arrêtées dans ce cadre. Madagascar commence aussi à attirer des fraudeurs étrangers. La police annonce l’arrestation de 148 ressortissants asiatiques, déjà renvoyés dans leur pays, et d’une vingtaine de ressortissants africains.

Selon le directeur général du CIRT-MG, ces réseaux ont d’abord été traqués en Asie, où ils subissaient une pression policière constante. Ils auraient alors déplacé leurs activités vers de nouvelles zones. « Nous ignorons pourquoi ils se sont implantés à Madagascar», reconnaît-il. Selon lui, ces organisations pourraient voir en Madagascar une base idéale : elles pourraient miser sur le manque d’expérience des autorités locales dans leur traque et sur un niveau de corruption susceptible de faciliter leur implantation.

Face à ces menaces, la vigilance demeure la première ligne de défense. La Police nationale recommande la sécurisation des accès par la double authentification, l’adoption de mots de passe complexes, la vérification minutieuse des liens et le refus catégorique de communiquer des codes de confirmation. En cas d’incident, il est impératif de sécuriser ses accès, de prévenir ses contacts et de signaler l’escroquerie aux autorités.

Madagascar dispose déjà des premiers éléments d’un dispositif de protection. Un projet de loi contre la cybercriminalité est en cours d’examen à l’Assemblée nationale. Le pays a, par ailleurs, signé la convention de Hanoï, premier traité mondial de lutte contre la cybercriminalité.

Pour le directeur général du CIRT-MG, la coopération internationale est indispensable. « Le CIRT-MG a commencé à rejoindre les réseaux SADC CIRT et Africa CIRT, qui permettent d’échanger des informations sur les cyberattaques et les cyberescroqueries », cite-t-il en exemple.

L’enjeu, en effet, ne se limite pas à la répression interne : il en va de la réputation internationale du pays. La lutte ne peut ainsi s’envisager sans une coopération transfrontalière renforcée.

Miangaly Ralitera

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