Main-d’œuvre difficile à trouver dans le Vakinankaratra

Une vue du viaduc d’Ambatofotsy. 

La concentration des disponibilités financières sur un investissement, correspondant à la moitié des ressources budgétaires en année normale, n’est pas un bon moyen de remédier aux difficultés » (Jean Fremigacci, « Mise en valeur coloniale et travail forcé : la construction du chemin de fer Tananarive-Antsirabe TA, 1911-1923 », Revue d’études historiques « Omaly sy Anio » N° 1 et 2, janvier-décembre 1975). Car il faut résoudre un autre problème habituel dans la construction de chemins de fer : l’encadrement technique et la main-d’œuvre, même si au départ, les choses se présentent assez favorablement (lire précédentes Notes). 

Revenant sur la construction du chemin ferroviaire Tananarive-Côte Est (TCE), il note qu’après avoir occasionné d’innombrables et inquiétants mécomptes entre 1901 et 1909, ce projet peut servir de « précédent favorable » : le troisième et dernier tronçon, Brickaville-Tamatave autorisé par la loi de finances du 8 avril 1910, est réalisé dans « les délais et pour le prix de revient prévus ». L’équipe d’officiers de génie dont dispose la colonie, semble ainsi rodée. Constituée en brigade d’études dirigée par le capitaine Favery, elle effectue, de janvier à avril 1911, les reconnaissances sur le terrain qui déterminent le tracé général du TA, de mai à juillet, les levers topographiques. De septembre à décembre, elle réalise le projet de détail d’une première section, Tananarive-Behenjy (36 km). Le tout pour une dépense de 72 586 francs.

De plus, l’achèvement du TCE rend disponibles des entrepreneurs, notamment les sociétés métropolitaines qui viennent de construire les grands ponts de la dernière section et maintiennent sur place des représentants. L’expérience acquise depuis 1901 peut aussi expliquer les conditions toujours favorables obtenues par l’administration durant la passation des marchés.

Concernant la main-d’œuvre, le problème ne se présente pas sur les Hautes-Terres comme dans les régions côtières. Les administrateurs des provinces de Tananarive et de Vakinankaratra, très rassurants, affirment qu’à Tananarive, les travailleurs sont si abondants qu’une partie doit s’expatrier. À Antsirabe, ils sont « bons, abondants et à bon marché ». Les simples ouvriers, les maçons et les charpentiers se présentent d’eux-mêmes sur les chantiers et « leur présence est soutenue là où ils trouvent un salaire régulier et proportionné avec leurs capacités. Les indigènes de la province, façonnés par l’Européen, acquièrent de l’habileté et de la souplesse, certains mêmes se spécialisent et finissent pas devenir des auxiliaires précieux ».

Toutefois, signale l’auteur de l’étude, si elles ne sont pas fausses, ces affirmations optimistes masquent certains aspects de la réalité. La population du Vakinankaratra proprement dite (districts d’Antsirabe et de Betafo) « n’est pas aussi maniable que l’administrateur Delpit voudrait le faire croire. En fait, elle est, par tradition, d’une humeur indépendante, « héritage des modalités de peuplement de la région qui, jusqu’au XIXe siècle, a joué le rôle de zone refuge ». Jean Fremigacci en donne quelques exemples en se référant à un rapport politique du prédécesseur de Delpit. Ce  dernier évoque péjorativement « ces anciens esclaves ou descendants d’individus mal famés que les anciens rois de l’Imerina envoyaient dans ces régions pour y faire souche ». 

Certains jugent ces individus « grossiers, voleurs, ivrognes, superstitieux et très inférieurs à leurs voisins d’Ambatolampy ». Selon eux, cette population a une tendance marquée à éviter tout contact avec les autorités et pour échapper à l’impôt, elle se réfugie dans la montagne et l’ouest désert de la province. En marge de ce rapport, le gouver-neur général Albert Picquié préconise d’ailleurs « l’application sévère du code de l’indigénat, la chasse énergique aux vagabonds et le regroupement de la population en villages ».

Quant aux anciens esclaves qui ne fuient pas, ils restent attachés à leurs anciens maitres par des liens qui ne sont pas de nature purement économique. C’est ce qui explique le « double marché du travail » qui étonne les administrateurs. Alors que les colons européens ont du mal à trouver des employés réguliers pour 12 à 24 francs par mois, « les propriétaires indigènes recrutent très facilement des individus qui s’engagent moyennant le salaire de famine de 23 francs par an ». 

Le chef de province Béréni y voit une « dérogation à la loi de l’offre et de la demande » qu’il attribue à tort à l’insuffisance des besoins de la majorité. Mais l’explication est ailleurs selon l’auteur de l’étude : « Ces 23 francs représentent la perte personnelle (20 francs) et la taxe de l’Assistance médicale indigène (3 francs) et signifient que le pseudo salarié vit chez son patron en dehors de l’économie monétaire. » Quant aux paysans libres des communautés villageoises, le salariat n’est qu’un simple complément de ressources. La main-d’œuvre est saisonnière et fait défaut à l’époque des travaux agricoles. C’est une nécessité absolue, car « le niveau des salaires permet- difficilement- de payer l’impôt, mais non de vivre : le salarié reste un paysan qui vit en autosubsistance ».

Pela Ravalitera

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