Changer de regard

Atlas, en passant du nom propre sous lequel on connaît celui qui porte la voûte céleste sur ses épaules, selon la mythologie grecque, à un nom commun désignant un ensemble de cartes, est toujours celui qui tient le monde… et peut détenir le pouvoir de l’orienter. Depuis longtemps, la représentation du monde à laquelle nous sommes habitués porte l’empreinte de la projection de Mercator qui, conçue pour faciliter la navigation, agrandit progressivement les dimensions des territoires à mesure qu’ils se rapprochent des pôles. L’Afrique est ainsi l’une des parties du globe dont la superficie apparaît considérablement réduite. Récemment, cette « grandeur» du continent a reçu une forme de reconnaissance internationale.

La semaine écoulée a en effet été marquée par un vote au siège des Nations Unies qui a retenu l’attention. Le Togo, au nom du Groupe africain, a soumis une résolution visant à « corriger » la carte du monde et cette représentation biaisée de l’Afrique. À l’issue du vote, la résolution a été adoptée par 164 voix. Elle encourage notamment le recours à des projections qui restituent plus fidèlement les superficies. Le contraste est saisissant : l’Afrique est en réalité quatorze fois plus grande que le Groenland, alors que, sur la projection de Mercator, les deux territoires peuvent sembler de dimensions comparables. À sa juste échelle, l’Afrique est aussi près de trois fois plus vaste que l’Europe et plus vaste également que l’Amérique du Nord.

Le penseur Alfred Korzybski est, entre autres, connu pour une affirmation : « la carte n’est pas le territoire». Une représentation, à l’instar des cartes du monde qui nous ont pourtant aidés à connaître notre planète, n’est jamais la réalité qu’elle représente. L’erreur serait alors de croire que la représentation et le représenté entretiennent un rapport d’identité. Le problème surgit surtout lorsque l’on oublie la fonction à laquelle répond une représentation, comme dans le cas de la projection de Mercator, et que l’on finit par prendre l’image pour la réalité. Le territoire, lui, est resté le même, mais la représentation peut changer, entraînant avec elle notre regard sur le monde.

Le pouvoir peut aussi s’exercer à travers ce que Pierre Bourdieu appelle le « pouvoir symbolique » : celui d’imposer une certaine perception du monde, à laquelle on s’habitue jusqu’à la trouver naturelle. Une représentation dominante du monde devient alors, pour nous, le monde lui-même. Corriger la représentation de l’Afrique ne modifie évidemment ni sa superficie ni sa géographie, mais change la carte qui s’offre à notre regard et, peut-être, la place que nous accordons symboliquement au continent. 

Fenitra Ratefiarivony 

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