| Hubert Lyautey débarque à Madagascar à l’appel du général Gallieni, son commandant au Tonkin. |
Durant les dix premières années de la colonisation (1896-1905) placée sous le gouvernement militaire dirigé par le général Joseph Simon Gallieni, la vie s’organise à Madagascar où les colons s’installent avec l’aide de la nouvelle administration ; installation facilitée par la carence des cadastres sous la monarchie. De nombreuses concessions de petites dimensions sont accordées aux particuliers venus de La Réunion ou de France.
Mais le gouverneur général constate vite que la Grande Île n’est pas destinée à devenir une colonie de peuplement : il s’efforce alors d’attirer plus de capitaux que de colons. L’établissement des grandes compagnies françaises est ainsi favorisé et elles reçoivent des périmètres considérables en concession de plantations, forêts, mines… dans lesquelles les Malgaches sont sollicités à travailler. Mais la main-d’œuvre est instable, des difficultés pour les maintenir apparaissent.
La construction des routes, commencée par le génie militaire, se poursuit et les populations doivent fournir des prestations en nature, travaillant avec ou sans rétribution, négligeant parfois les cultures, et les régions les moins peuplées sont davantage plus éprouvées que les autres. Antananarivo est reliée à Toamasina à l’Est et à Maevatanàna à l’Ouest, et Fianarantsoa à Mananjary. L’axe central Antananarivo-Fianarantsoa est, en 1905, en voie d’achèvement. C’est un progrès considérable, mais selon les rapports du lieutenant-colonel Hubert Lyautey, « seuls des efforts surhumains imposés aux populations locales avaient permis de l’accomplir ».
La voie ferrée Antananarivo-Toamasina est entreprise dès 1900. En 1905, le tronçon Moramanga-Brickaville est pratiquement achevé. Là encore, le recrutement de la main-d’œuvre pose de gros problèmes aux ingénieurs. L’équipement des ports est indépendant au grand commerce maritime. Toamasina et Mahajanga reçoivent des installations assez importantes. Et surtout, la création d’un réseau télégraphique reliant Antananarivo aux principaux centres de la côte renforce la centralisation administrative dans l’île.
L’économie coloniale, durant ces dix années, profite de ces réalisations importantes. Mais les résultats, faute de capitaux, sont inférieurs à ceux qu’escomptent le général Gallieni et ses collaborateurs. L’augmentation du volume du commerce extérieur est importante, mais les produits exportés sont essentiellement des produits de cueillette ou d’exploitation minière. Malgré les efforts de l’administration, l’agriculture commercialisée ne produit pas encore suffisam-ment. On exploite plus qu’on ne crée, car les services techniques en sont encore à la phase d’expérimentation.
L’insuffisance des capitaux est un frein à la mise en valeur de l’ile. En outre, « aspect essentiel de l’économie coloniale », les réalisations intéressent exclusivement le secteur des activités primaires, plantations, riziculture, élevage, exploitation minière. Beaucoup d’immenses concessions restent inexploitées. Le secteur commercial est, dans sa majeure partie aux mains des commerçants français et des grandes compagnies. L’augmentation du coût de la vie est l’une des conséquences de cette orientation économique. Elle est surtout sensible dans les villes où la consommation de produits fabriqués est impor-tante et les petites exploitations paysannes ne participent pas encore à l’économie commer-cialisée. Dans ces conditions, les impôts pèsent lourd sur le petit peuple malgache.
En fait, des transformations considérables se produisent dans la Grande Île, à peine sa conquête terminée, mais l’économie coloniale profite surtout aux colons. Certes, l’abolition de l’esclavage est décrétée le 26 septembre 1896, mais la révolution sociale n’est pas suivie de décisions pour organiser un régime politique égalitaire. L’installation du système des prestations et de l’indigénat met en place, peu après, un nouvel édifice social fondé sur l’inégalité des hommes. Le colonel Hubert Lyautey l’explique dans une lettre au gouverneur général, le 12 novembre 1898.
« La suppression d’un esclavage qui n’en était pas un, mais qui était un véritable patronat, n’a pas peu contribué à entretenir le malaise dans le pays, les esclaves libérés se trouvant, d’une part, sans ressources et errant à la recherche de foyers abandonnés depuis longtemps, les propriétaires, d’autre part, s’étant trouvés ruinés et sans main-d’œuvre. Le pays traverse de ce fait une crise agricole dont nous ne sommes pas sortis et néanmoins, il est impossible de fixer auprès de leurs anciens maîtres les esclaves libérés à qui l’apparence d’égalité et de liberté a donné un esprit d’insubor-dination et d’indépendance dont ils ne sont pas près de revenir. »
Pela Ravalitera