Trop riche pour être si pauvre

Fermez les yeux une seconde avant de lire la suite. Imaginez le sable fin d’Ifaty sous la plante des pieds, encore tiède du soleil de la veille. L’eau y commence turquoise, presque transparente, puis vire au bleu profond plus loin, comme si quelqu’un avait versé plusieurs teintes dans le même seau sans jamais les mélanger. Mille couleurs pour une seule mer, et aucune d’elles n’est tout à fait pareille d’un village de pêcheurs à l’autre, de Nosy Be à Anakao. Au loin, une pirogue à balancier glisse sans bruit, portée par un vent que personne ne semble pressé de nommer.

Entre juillet et septembre, au large de Sainte-Marie, les baleines à bosse reviennent, comme chaque année, pour mettre bas dans des eaux plus chaudes que celles d’où elles viennent. Elles sautent, elles chantent sous la surface, et les pêcheurs qui les croisent depuis toujours ne s’en lassent pas, même après la centième saison. Un peu plus loin, sur les récifs coralliens d’Ifaty ou de Toliara, les tortues vertes glissent sans bruit entre les coraux, indifférentes aux touristes qui retiennent leur souffle pour les regarder passer. Ce sont des gestes que la nature répète depuis toujours ici, bien avant qu’on ait un nom pour Madagascar, et qu’elle continuera de répéter longtemps après nous.

Il faudrait un livre entier, pas une chronique, pour dire tout ce que cette île porte. Les forêts où vivent des espèces qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur terre. Les tsingy qui ressemblent à des forêts de pierre taillées par des mains patientes. Les baobabs qui semblent avoir été plantés à l’envers par erreur, et que le monde entier vient photographier au coucher du soleil, en silence, comme dans une église. On pourrait passer une vie entière à ne faire que ça : recenser toutes les beautés que Madagascar a reçues en dot, sans avoir rien demandé, sans avoir rien payé non plus.

Cette île fascine bien au-delà de ses propres rivages. Des voyageurs de tous les continents économisent parfois pendant des années pour s’offrir un billet vers Madagascar, malgré des tarifs aériens qui découragent souvent les envies les plus tenaces et des correspondances interminables. Des photographes, des chercheurs, des amoureux de nature viennent du Japon, d’Allemagne, du Canada, d’Afrique du Sud, uniquement pour apercevoir un lémurien dans son habitat naturel ou nager aux côtés d’une baleine à bosse. Pour beaucoup, à des milliers de kilomètres d’ici, Madagascar reste une carte postale qui fait rêver, un nom qu’on prononce avec des étoiles dans les yeux, bien avant d’avoir posé un pied sur son sol. On vient de loin, malgré tout, pour ce que nous avons parfois cessé de voir en vivant dessus.

Et pourtant. Ce mot, à lui seul, résume tout ce que cette chronique n’arrivera jamais à expliquer complètement. Comment une terre aussi généreuse, aussi désirée depuis l’autre bout du monde, peut-elle porter autant de misère ? Comment des enfants peuvent-ils grandir affamés à quelques kilomètres d’une mer qui regorge de poissons ? Comment des familles peuvent-elles manquer d’eau potable sur une île où il pleut, par endroits, plus de deux mille millimètres par an ? Des chercheurs du monde entier ont écrit sur ce paradoxe, avec des mots savants, des statistiques, des théories sur les ressources et les institutions. Je ne prétends pas faire mieux qu’eux ici, ni leur donner tort.

Je pose juste la question, simplement, comme le ferait n’importe quel Malgache assis au bord de cette mer à mille couleurs, en train de se demander pourquoi tant de beauté et tant de faim tiennent sur le même bout de terre. Je n’ai pas de réponse toute faite à vous donner, et je me méfie de ceux qui prétendent en avoir une définitive. Mais avant de tourner la page, prenez juste une minute. Regardez encore une fois cette mer dans votre tête, les baleines, les tortues, le sable tiède. Et demandez-vous, honnêtement, ce que vous, à votre échelle, feriez pour que cette richesse profite enfin à ceux qui vivent dessus.

Mbolatiana Raveloarimisa

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