Question de mots, question de maux

«Ravel, tu n’écris plus ?» On me l’a demandé tant de fois, avec cet air grave qu’on réserve d’habitude aux nouvelles d’un proche hospitalisé, que j’ai fini par me demander si j’étais portée disparue ou simplement portée pâle. D’autres, plus surpris encore, me lancent : «Ah bon, tu écris toujours ?» comme si tenir une chronique était une lubie de jeunesse qu’on abandonne forcément un jour, entre le vernis à ongles et les groupes de musique qu’on écoutait à seize ans.

La vérité, moins drôle que la question, c’est que j’avais beaucoup de maux et plus un seul mot. La fatigue, la dépression, le manque d’inspiration, et tout ce que la vie de femme et de mère sait empiler sur une seule paire d’épaules sans jamais demander la permission ni l’avis de la principale intéressée. Entre mes mots qui se sont taris et mes maux qui, eux, se portaient très bien merci, j’ai fini par confondre les deux et par ne plus écrire ni l’un ni l’autre.

On dit souvent qu’une chroniqueuse qui se tait a simplement autre chose à faire. Personne ne dit qu’elle se tait parce qu’elle n’a plus la force de poser un mot de plus, elle qui porte déjà une maison, un enfant à besoins spécifiques, trois organisations, et l’obligation tacite de sourire en racontant tout ça au marché. On vous demandera d’être mère, d’être forte, d’être disponible, mais jamais fatiguée, jamais dépassée, jamais en pause. La dépression d’une mère, ici, n’a pas de nom. Elle a juste un silence, et ce silence, on l’appelle pudeur plutôt que de l’appeler ce qu’il est : une maladie qu’on soigne, ou qu’on devrait.

Le vrai déclic, je le dois à une conversation avec le Dr Ketakandriana Rafitoson, qui m’a glissé, presque en passant, qu’il faudrait un jour écrire des livres sur les Textos de Ravel, que cela avait marqué une époque. Le compliment était sincère et généreux, et je l’ai reçu comme un cadeau. Mais un cadeau qui contenait, caché dans son emballage, un petit électrochoc que je ne lui reproche évidemment pas : le mot «époque» m’a suivie longtemps après notre échange. Dans ma tête, les Textos de Ravel n’appartenaient à aucun passé révolu, ils étaient toujours d’actualité, toujours en cours d’écriture quelque part entre deux urgences. Découvrir que pour les autres, et sans doute pour moi aussi sans vouloir l’admettre, le temps avait déjà tourné la page m’a servi de miroir plus que de reproche.

En creusant, j’ai compris où mon horloge intérieure s’était arrêtée : à la mort de Gabriel Rabearimanana, en pleine Covid-19. Je suis restée plantée là, convaincue au fond de moi que rien n’avait vraiment bougé depuis, pendant que le monde, lui, poursuivait sa course sans me demander la permission. Le temps passe, les choses passent, qu’on les regarde avancer ou qu’on reste figée devant un chagrin précis en refusant de voir le calendrier tourner.

Alors si je reviens aujourd’hui, ce n’est pas parce que mes maux ont plié bagage. C’est parce qu’une phrase reçue avec gratitude m’a rappelé que le silence, aussi justifié soit-il, finit par nous laisser derrière nous plutôt qu’à l’abri. J’ai décidé, dans mon coin, que les mots pouvaient très bien cohabiter avec mes maux — qu’on peut boiter et avancer quand même, écrire fatiguée plutôt que ne pas écrire du tout. Une décision qui se prend pour soi d’abord, et c’est très bien ainsi.

Alors la prochaine fois qu’on me demandera si j’écris encore, je répondrai que oui, avec mes maux, entre mes maux, et parfois grâce à eux. Et à vous qui portez peut-être la même fatigue sans jamais oser la nommer: le silence n’est pas une faute. C’est juste qu’on n’avait pas encore trouvé les mots. Moi, je les ai retrouvés.

 Mbolatiana Raveloarimisa

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