TOJIMA HITOSHI - AMBASSADEUR DU JAPON - « Madagascar dispose d’un potentiel inexploité »

Le Japon réaffirme sa volonté de renforcer sa coopération avec Madagascar dans un contexte mondial incertain. Malgré le retrait de Sumitomo du projet Ambatovy, les opportunités d’investissement et de partenariat restent intactes, selon son ambassadeur. Il met en avant des priorités clés : infrastructures, climat des affaires et développement du capital humain. Interview.


Lors de la célébration de la fête nationale japonaise, vous aviez déclaré que le Japon souhaite renforcer la coopération bilatérale avec Madagascar. Sur quels points cela consiste-t-il concrètement ?

Le monde actuel connaît les plus profondes mutations structurelles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet des changements dans l’équilibre des pouvoirs et de l’intensification des conflits et des tensions. Alors que l’ordre international libre et ouvert, fondé sur l’État de droit, est confronté à de graves défis dans l’ensemble de la communauté internationale, y compris dans la région Indo-Pacifique, le «Sud global» occupe une place de plus en plus importante et apporte une contribution essentielle au dialogue international et à la recherche de solutions communes.

Dans ce contexte, je vois quatre priorités, que nous souhaitons poursuivre avec humilité, dans un esprit d’écoute mutuelle et en partenariat étroit avec les autorités et les acteurs locaux. Premièrement, la solidarité et la résilience. Soutenir la réponse d’urgence et le relèvement dans les domaines de l’eau, de la santé et des abris, tout en renforçant la préparation aux risques ainsi que la résilience des infrastructures et des communautés.

Deuxièmement, l’économie et l’investissement. C’est-à-dire œuvrer ensemble à une plus grande prévisibilité et à davantage de transparence dans les procédures administratives, la TVA et les douanes, et faire avancer les projets structurants, notamment l’extension du port de Toamasina ainsi que l’amélioration de l’accès à l’électricité et à l’eau, afin d’encourager davantage d’investissements japonais responsables et créateurs d’emplois.

Troisièmement, le capital humain, qui implique de développer les bourses, la formation professionnelle et les échanges universitaires, valoriser le réseau des anciens bénéficiaires et des volontaires de la JICA (Agence japonaise de coopération internationale) pour favoriser le partage d’expériences, de compétences et d’innovations jusque dans les régions.

Le quatrième point est la diplomatie de la connectivité. Dans la vision japonaise d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert », contribuer à des chaînes logistiques sûres, à la sécurité maritime et à une création de valeur locale dans des domaines tels que les minéraux stratégiques et l’agro-transformation, dans le respect de l’environnement.

Mon engagement est clair : écouter, relier et obtenir des résultats concrets, en travaillant comme une seule équipe avec les autorités, les partenaires et la société civile, pour que le potentiel de Madagascar se traduise en prospérité partagée.

La coopération politique et économique avait été citée. Dans le contexte mondial actuel, qu’entendez-vous exactement par coopération politique ?

Tout en respectant la souveraineté et la diversité de chaque pays, le Japon promeut une diplomatie ouverte, fondée sur le dialogue, l’écoute mutuelle et le respect entre partenaires. Il accorde une grande importance à la recherche de solutions communes aux défis partagés, sur un pied d’égalité avec tous les pays, et à un soutien adapté aux besoins exprimés par ses partenaires.

De plus, dans le cadre du système commercial multilatéral, le Japon, en tant que partisan résolu du libre-échange, soutient un ordre économique libre et équitable fondé sur des règles. Parallèlement, s’appuyant sur le principe de la « sécurité humaine », il a coopéré avec les pays en développement et s’est engagé dans la résolution des problèmes mondiaux, notamment la réalisation des ODD (Objectifs de développement durable), par le biais d’un soutien au renforcement des capacités. Il contribue également activement aux efforts de désarmement nucléaire, de non-prolifération et de consolidation de la paix internationale.

C’est dans le cadre de cette politique que le Japon continue à organiser la TICAD (Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique). En ce qui concerne Madagascar, dans le contexte de la refondation engagée par le pays, je souhaite travailler en étroite coopération avec le Gouvernement malgache en respectant ses priorités et en nous appuyant sur son plan de refondation, par le biais de forums diplomatiques multilatéraux tels que la TICAD ainsi que dans le cadre de la diplomatie bilatérale.

"« Les relations économiques entre le Japon et Madagascar reposent sur une coopération diversifiée (...) et ne se limitent pas à un seul projet ou à une seule entreprise. »"

Sur le plan économique, le projet Ambatovy est la vitrine de la coopération entre le Japon et Madagascar. Sumitomo Corporation, l’investisseur japonais, vient pourtant de quitter le projet. Quelle serait la raison de cette décision ?

Sumitomo Corporation étant une entreprise privée, les détails précis de sa décision ne sont pas entièrement connus. Toutefois, il semble que des facteurs liés aux conditions du marché et à l’environnement économique global aient joué un rôle important dans ce choix. Il est également indiqué que cette décision visait à assurer la continuité des activités d’Ambatovy et à favoriser son redressement.

Cette décision de Sumitomo pourrait-elle avoir des conséquences sur la coopération entre Madagascar et le Japon ? Le retrait de Sumitomo Corporation du projet risque-t-il de nuire à Madagascar vis-à-vis des grands investisseurs japonais ?

Indépendamment du fait qu’une société japonaise demeure ou non actionnaire du projet Ambatovy, les relations économiques entre le Japon et Madagascar reposent sur une coopération diversifiée impliquant de nombreux acteurs publics et privés, et ne se limitent pas à un seul projet ou à une seule entreprise.

Si l’on entend par « coopération », les relations économiques et les investissements privés, il est important de rappeler que des entreprises japonaises continuent de s’intéresser à Madagascar. Lorsque les conditions nécessaires sont réunies, de nouveaux investissements ou projets d’affaires peuvent voir le jour, indépendamment de l’évolution d’un projet particulier.

Dans cette perspective, un ajustement ou un retrait d’un investisseur particulier ne remet pas en cause, à lui seul, la dynamique globale des échanges économiques bilatéraux, qui s’inscrivent dans une logique de long terme. Ainsi, l’intérêt des investisseurs japonais pour Madagascar peut évoluer selon les secteurs, les opportunités et l’environnement des affaires, sans être directement déterminé par une décision isolée.

Par ailleurs, si le terme « coopération » renvoie à la coopération au développement entre les deux gouvernements, la position du Japon demeure inchangée. Le Japon continuera de soutenir les efforts de développement de Madagascar, en dialogue étroit avec les autorités et les acteurs malgaches concernés, conformément à la stratégie de développement du pays et aux orientations de la coopération japonaise, tout en travaillant, le cas échéant, en coordination avec les organisations internationales et les autres partenaires concernés.

Quels arguments le pays devra-t-il mettre en avant pour attirer de nouveaux grands investisseurs de la dimension de Sumitomo ?

En effet, Madagascar offre un potentiel considérable, encore largement inexploité, avec de nombreuses perspectives de croissance, notamment dans les secteurs de l’agriculture, des ressources minières et du tourisme, qui bénéficie d’un patrimoine naturel et culturel exceptionnel. La valorisation de ces secteurs stratégiques et la mise en avant de projets d’investissement clairement identifiés constituent des éléments importants pour attirer des investisseurs de grande envergure.

Dans cette perspective, il serait utile de mieux faire connaître les avantages comparatifs du pays et de présenter des opportunités d’investissement bien structurées, visibles et compréhensibles sur le marché international. Le Japon, pour sa part, demeure attentif à ces perspectives et continuera d’accompagner les efforts de Madagascar en faveur d’un développement économique durable et d’une meilleure intégration dans les chaînes de valeur internationales, dans un esprit de dialogue et de partenariat.

Vos prédécesseurs ont fréquemment mis l’accent sur l’importance de l’amélioration de l’environnement des affaires et des investissements à Madagascar. Depuis votre arrivée, aviez-vous identifié des points à améliorer ?

En effet, certains aspects structurels demeurent importants pour la concrétisation des investissements à Madagascar, notamment la prévisibilité du cadre institutionnel, l’efficacité administrative ainsi que le niveau de développement des infrastructures, qui sont des éléments susceptibles d’influencer le rythme des investissements. Ces points ont également été régulièrement soulignés par mes prédécesseurs et continuent de constituer des axes importants d’attention.

Dans cette perspective, il apparaît utile de poursuivre les efforts visant à renforcer la transparence, la clarté du cadre réglementaire et la qualité des infrastructures clés, telles que l’eau, l’électricité, les transports et la connectivité, afin d’accroître durablement l’attractivité du pays. Le développement des compétences locales, la simplification des procédures administratives et l’encouragement des partenariats public-privé constituent également des leviers importants.

Au regard des réformes engagées et des efforts continus, nous restons confiants dans la capacité de Madagascar à tirer pleinement parti des opportunités offertes par l’économie mondiale et à s’intégrer durablement aux chaînes de valeur internationales.


L’autre grand projet japonais à Madagascar est la modernisation du port de Toamasina. Qu’est-ce qui a convaincu le Japon de prendre part au financement de ce projet ?

Ce qui a conduit le Japon à participer au financement de la modernisation du port de Toamasina, c’est la combinaison de trois facteurs : l’importance stratégique de ce port pour le développement de Madagascar, sa contribution potentielle au renforcement des relations économiques entre Madagascar et le Japon, et son rôle dans la connectivité régionale de l’océan Indien.

Tout d’abord, Toamasina est le principal port commercial de Madagascar et constitue une véritable porte d’entrée économique du pays. Face à l’augmentation du volume des marchandises, ses capacités étaient devenues limitées. Sa modernisation apparaissait donc essentielle pour fluidifier les échanges, réduire les coûts logistiques, soutenir le développement industriel et créer des emplois à Madagascar.

Ensuite, ce projet s’inscrit dans les priorités du Gouvernement malgache, qui cherche à renforcer les infrastructures de base afin d’attirer davantage d’investissements privés. Un port plus performant peut contribuer à rendre Madagascar plus compétitif et plus attractif pour les investisseurs étrangers, y compris les entreprises japonaises. Pour le Japon, il ne s’agit donc pas seulement d’une aide au développement, mais d’une coopération visant à soutenir la croissance autonome de Madagascar tout en approfondissant les relations économiques bilatérales.

Le projet correspond également à l’approche japonaise des « infrastructures de qualité ». Cette notion signifie que l’on ne se limite pas à construire une infrastructure au moindre coût initial. Le Japon met l’accent sur la durabilité, la sécurité, la résilience, la transparence, le respect de l’environnement et des communautés locales, ainsi que sur les coûts d’entretien tout au long du cycle de vie du projet. Il s’agit aussi de favoriser le transfert de compétences et la maintenance à long terme, afin que l’infrastructure reste utile et efficace pendant de nombreuses années.

Enfin, la modernisation du port de Toamasina a une portée régionale importante. Situé dans l’océan Indien, Madagascar occupe une position stratégique entre l’Afrique orientale, l’Asie et les grandes routes maritimes internationales. Le renforcement du port contribue donc à améliorer la connectivité maritime, à stabiliser les chaînes d’approvisionnement et à faciliter le commerce régional et mondial. Dans un contexte où la sécurité économique est devenue un enjeu majeur, disposer d’infrastructures portuaires fiables, ouvertes et bien connectées est un atout non seulement pour Madagascar, mais aussi pour l’ensemble de la région.

Cet objectif s’inscrit également dans la vision japonaise d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert », ou FOIP, fondée notamment sur l’État de droit, la liberté de navigation, le libre-échange et le développement d’infrastructures ouvertes, transparentes et durables, comme je l’ai évoqué brièvement dans la « diplomatie de la connectivité ».

Dans une approche concrète, cette vision met aussi l’accent sur la résilience des chaînes d’approvisionnement, la connectivité, la coopération en matière de sécurité maritime et le renforcement des capacités, afin que les pays de la région puissent développer leurs échanges dans un environnement stable et prévisible, selon une logique de coopération ouverte, de long terme et mutuellement bénéfique.

C’est cette dimension à la fois économique, stratégique et régionale qui a conduit le Japon à s’engager dans ce projet, en partenariat avec Madagascar.

Dernièrement, il y a eu le projet d’amélioration de l’accès à l’électricité à Toamasina qui a été lancé et que le Japon finance également. Tous ces projets seraient-ils en lien avec un accord avec l’État inhérent au projet Ambatovy ?

Ces projets s’inscrivent plutôt dans une stratégie plus large de coopération entre le Japon et Madagascar, notamment à travers le TATOM. C’est un schéma directeur élaboré avec l’appui de la JICA pour organiser le développement de l’axe économique reliant Antananarivo, Toamasina et les zones intermédiaires. Il propose une vision de long terme intégrant les infrastructures de transport, la logistique, les services publics, les zones économiques, le développement urbain et l’attractivité des investissements.

Concernant le port de Toamasina, je ne reviens pas sur les éléments déjà évoqués. Mais les projets récents dans les secteurs de l’électricité et de l’eau à Toamasina peuvent, eux aussi, être compris dans cette logique de développement intégré du Grand Toamasina. Le projet d’amélioration de l’accès à l’électricité renforce une infrastructure de base essentielle à l’activité économique et aux services publics.

De même, le projet d’extension et d’amélioration du système d’approvisionnement en eau de Toamasina vise à élargir l’accès à une eau sûre et stable par la réhabilitation et l’extension des installations de traitement et de distribution. Ce projet contribue à l’amélioration de la santé publique et à la promotion des activités économiques dans la région.

"« La modernisation du port de Toamasina a une portée régionale importante. »"

Dans les relations internationales, il est toujours question d’intérêts et de réciprocité. Aussi, quelles sont les contreparties de tous ces projets ?

Je ne pense pas qu’il faille voir ces projets comme un échange fondé sur une contrepartie immédiate. Comme évoqué précédemment, la logique est plutôt celle d’un intérêt mutuel à moyen et long termes.

Pour Madagascar, le renforcement des infrastructures, qu’il s’agisse du port, de l’électricité, de l’eau ou de la logistique, permet de consolider les bases du développement économique. Des infrastructures plus fiables réduisent les coûts, améliorent les services publics, soutiennent les entreprises locales et rendent le pays plus attractif pour les investissements étrangers, y compris japonais. Pour le Japon, l’intérêt est aussi réel: un Madagascar mieux connecté et plus attractif économiquement peut créer un environnement plus favorable aux échanges, aux investissements et au renforcement des relations bilatérales.

Enfin, la stabilité économique de Madagascar contribue à celle de l’océan Indien, région stratégique pour les routes maritimes et les chaînes d’approvisionnement. En ce sens, ces projets bénéficient à Madagascar, au Japon, mais aussi plus largement à la région et à l’économie mondiale.

"« Certains aspects structurels demeurent importants pour la concrétisation des investissements à Madagascar. »"

L’État malgache prône une diplomatie tous azimuts. Néanmoins, dans le contexte mondial actuel, quels seraient les avantages de renforcer la coopération avec le Japon selon-vous ?

Le Japon respecte pleinement cette orientation, qui reflète la volonté de Madagascar de diversifier ses partenariats et de préserver sa marge de manœuvre diplomatique. Renforcer la coopération avec le Japon ne signifie donc pas choisir une relation au détriment d’une autre. 

Il s’agit plutôt d’approfondir un partenariat fondé sur la confiance, le dialogue et le respect mutuel.

Le Japon attache une grande importance à une diplomatie ouverte, respectueuse de la diversité de chaque pays, menée sur un pied d’égalité et attentive aux priorités exprimées par ses partenaires. Dans un monde incertain, la continuité et la prévisibilité d’un tel partenariat peuvent constituer un repère utile pour Madagascar.

Pour Madagascar, cette coopération apporte une valeur ajoutée dans plusieurs domaines étroitement liés à ses priorités de développement, tels que les infrastructures, le renforcement des capacités, la formation des ressources humaines, la résilience économique, l’amélioration des services de base et l’intégration progressive dans les chaînes de valeur régionales et internationales.

Elle peut également contribuer, lorsque cela correspond aux besoins exprimés par Madagascar et en lien avec les acteurs concernés, à renforcer la confiance dans les institutions, notamment à travers l’accès à une information fiable, le renforcement de la résilience face à la désinformation susceptible d’aller à l’encontre des intérêts du peuple malgache, ainsi que la tenue d’élections libres, équitables et transparentes.

Cette approche s’inscrit dans une logique de « sécurité humaine », qui place les individus et les communautés au cœur de la coopération : amélioration concrète des conditions de vie, développement des compétences, résilience face aux risques et accès à des services essentiels. Dans cet esprit, le Japon souhaite continuer à travailler avec Madagascar de manière concrète et pragmatique, afin que cette coopération réponde aux priorités du pays et bénéficie directement à la population malgache.

Garry Fabrice Ranaivoson

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