D’Ampamoizankova à Tromelin

Ce 21 avril 2026, à Port-Louis (île Maurice), Jean-Claude de l’Estrac présentait son dernier livre «Les fantômes de l’île Tromelin». Effectivement «une histoire longtemps reléguée au silence», qui peut revenir hanter le discours contemporain : «un récit habité, qui interroge ce que l’histoire choisit de taire et ce qu’il nous revient aujourd’hui de regarder en face».

L’autre jour, 25 mars 2026, l’Assemblée Générale de l’ONU avait proclamé la traite transatlantique et l’esclavage de millions d’Africains comme «crime le plus grave contre l’humanité». Madagascar n’avait pas participé à ce vote et, contrairement à d’autres, j’y trouve une cohérence. Par exemple, à Madagascar, même après l’émancipation des esclaves «mozambicains» en 1877, l’esclavage local et domestique avait existé jusqu’à son abolition, maladroite parce que sans préparation amont ni mesures d’accompagnement aval, par Hippolyte Laroche agissant cependant «en conformité des instructions du ministre des colonies du 14 septembre 1896». L’arrêté d’abolition avait été pris le 26 septembre 1896, deux jours seulement avant le 28 septembre, date de la «remise des pouvoirs du Résident Général de Madagascar à Monsieur le Général Gallieni». Le 10 octobre 1896 Hippolyte Laroche quittait définitivement Antananarivo. 

L’article 5 dudit arrêté d’abolition oscille entre principe et réalisme : «Les personnes rendues libres par le bienfait de la présente loi, mais qui se trouvaient auparavant dans la condition d’esclaves auprès de maîtres dont elles désirent ne pas se séparer, pourront demeurer chez ces anciens maîtres, s’il y a consentement réciproque». De fait, le retour d’anciens esclaves chez leurs anciens maîtres illustre bien l’impuissance d’un décret ou d’une loi à révolutionner habitudes et mentalités.  

La traite transatlantique aura duré 400 ans et aurait concerné 15 millions d’individus. Plusieurs pays occidentaux ont invoqué leur refus d’une «hiérarchie entre les atrocités» pour s’abstenir durant le vote à l’AG/ONU. Rares et tardifs en effet sont les propos concernant la traite arabo-musulmane, via le Sahara et l’Océan Indien, déportant également des millions d’Africains, pendant 13 longs siècles, vers la péninsule arabique. On pourrait lire à ce sujet l’essai du Sénégalais Tidiane N’Diaye «Le génocide voilé» (Gallimard, 2008). 

On évoque avec embarras l’implication dans les deux traites intercontinentales des réseaux locaux dans chaque pays ou région de départ. En approfondissant la question des «fantômes de Tromelin», on déboucherait sur une conclusion éloignée des stéréotypes d’une lecture à fin 19ème siècle, pour une situation qui n’a pas cessé de changer depuis au moins les premiers «documentaires» européens  sur les réalités malgaches, à partir du 16ème siècle. 

L’Imerina, de l’époque que concerne l’ouvrage de Jean-Claude de l’Estrac, était (dés)organisé en quatre principautés (Imerina Efa-Toko), division préjudiciable qui handicapait une défense collective contre les incursions orchestrées par les ethnies voisines (Sakalava, Bezanozano, Bara). 

Ces razzias emportaient des captifs qui faisaient définitivement le deuil de l’Imerina en trois localités qui portaient le nom générique d’Ampamoizankova (là où on dit adieu à l’Ankova, ancien nom de l’Imerina). Sur la route de l’Ouest, c’était à Moriandro, district du Marovatana, à 30 kilomètres d’Antananarivo ; par la piste du Sud, vers l’alors Andrantsay, à 150 kilomètres d’Antananarivo ; par les escarpements de l’Est, le lieu se situait au Nord-Est d’Angavo, à 85 km d’Antananarivo.

Après l’ultime regard (Ampamoizamaso) vers les cimes du «pays», ces gens pleuraient de désespoir à Ampitaniankova (aux larmes des Hova ou aux pleurs de l’Ankova), quand la caravane apercevait la mer, à l’Ouest de Ranomafana, vers l’Océan Indien. Commençait dès lors l’inéluctable exil vers l’au-delà des mers, Andafin’ny riaka. 

Quatre campagne de fouilles archéologiques furent menées sur Tromelin, en 2006, 2008, 2010 et 2013. Participant à celle de 2010, l’archéologue malgache Bako Rasoarifetra conclut que les «naufragés» de l’île de Sable étaient des Merina. 

Sur ledsites campagnes archéologiques, le lecteur pourrait consulter «Mémoire d’une île» (Max Guérout, Paris, CNRS Éditions, 2015 et «Tromelin l’île aux esclaves oubliés» (Max Guérout & Thomas Romon, Paris, CNRS Éditions/INRAP, 2010). L’exposition «Tromelin, l’île des esclaves oubliés» avait fait escale au musée de l’Homme, à Paris (13 février au 3 juin 2019). 

Romancée par Jean-Claude l’Estrac, cette tragédie, quotidienne voilà trois siècles, souligne un aspect souvent négligé : avant d’être «traite» d’exportation, ou de «commerce triangulaire», l’esclavage fut d’abord domestique, local et national. À la base, nul négrier arabe ni traitant européen, mais tout bonnement un voisin sans scrupule, un chef fourbe, des compatriotes traîtres. 

Nasolo-Valiavo Andriamihaja 

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