Nuit fatale

Alors qu’une personne “normale” a ses ambitions limitées à l’aspiration d’une existence épargnée par les affres de la misère, pour d’autres une vie réussie se mesure avec d’autres critères qui les mettent littéralement hors des cadres du raisonnable. L’un de ces individus, qui sortent de l’ordinaire, s’est distingué il y a exactement quarante-cinq ans. Ce jour du 8 décembre 1980, New York fut le théâtre de l’un des drames les plus marquants du XXᵉ siècle : l’assassinat de John Lennon.

Rétrospective. Ce fut une journée “ordinaire” pour John Lennon. Il l’a consacrée à une séance photo avec sa compagne Yoko Ono. Durant ces instants furent immortalisées des fractions de seconde qui entreront dans la légende, comme celle où s’expose l’intimité du couple photographiée par Annie Leibovitz. Loin de se douter sûrement que quelques heures plus tard il serait assassiné par un fan qui a eu, le jour même, un autographe de la star, une scène dont fut témoin l’appareil photographique de Paul Goresh à qui l’on doit donc la dernière photo de John Lennon vivant. Et Mark David Chapman, cet admirateur qui a obtenu la signature de John Lennon pour son exemplaire de l’album Double Fantasy, sortit définitivement de l’anonymat quand il tira, à 22 h 52, cinq fois sur le chanteur.

Cet acte qui mit le monde entier en émoi, et qui fit chanter Imagine plus que de coutume, était, entre autres, motivé par ce désir de se faire connaître. Mark David Chapman est maintenant un nom qui a émergé, qui a réussi à s’émanciper de l’ordinaire captif de l’indifférence. Et jusqu’à nos jours, ce nom est présent sur la pierre que l’histoire grave. Une notoriété acquise à un prix cruel qui fit couler plus de larmes que de joie. Mais pour Chapman, l’un de ses objectifs a été atteint : compter parmi ces individus dont tout le monde se souvient.

C’est la même force motrice que celle qu’avait Érostrate quand il incendia le temple d’Artémis à Éphèse, l’une des sept merveilles du monde antique, pour que son nom ne s’efface pas de la mémoire des hommes, qui a animé Chapman. C’est ce même mécanisme identifié par René Girard comme un mimétisme qui désire ce que l’autre désire. En enviant la célébrité de John Lennon, Chapman l’exprima en écrasant un rival imaginaire. Et sous le soleil, c’est le même phénomène, qui arbore différents visages, qui se produit et se reproduit chaque jour même si (heureusement ?) les cas extrêmes, semblables à celui qui a enlevé la vie à John Lennon, sont encore des exceptions.

Fenitra Ratefiarivony

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