Madagascar des petits métiers

Clé-Minute. Un service pas tellement courant si j’en crois mon expérience d’hier. Quand on est déjà Soanierana, on ne songe pas à Tsaralalàna (en face de «Bruno Audier»). Ni à traverser la ville jusqu’à Andravoahangy. 

J’en ai découvert un, du côté d’Ampasampito, qui s’avéra capable de restaurer toute la serrurerie d’une vanity-case. Ou un autre, petite échoppe improbable à Ambatofotsikely, qui demanda un jour pour créer une clef à la serrure d’une malle arrière de 2CV. 

Je m’attendais à rencontrer d’autres magiciens en partant donc vers le Sud. Pourquoi les «grandes surfaces» de Anosimahavelona-Tanjombato ne comptent pas un box proposant cette commodité ? Parvenu jusqu’à Andoharanofotsy, dans le capharnaüm qu’est devenue cette bourgade (que j’avais connue autrement plus paisible à la grande époque du «Rendez-Vous des Chasseurs»), j’avisai enfin les mots «Clé-Minute», en dessous d’une inscription chinoise, qui me parut, à cet instant, gage de tous les impossibles, puisque «Made in China».

En fait d’atelier, une pièce obscure dans l’encoignure d’une sortie d’école. Mon grand-oncle m’avait appris un des fondamentaux du métier de bricoleur : «bien ranger ses outils pour mieux les retrouver». Je me souviens d’un pan de mur hérissé de clous destinés à mettre en rang son armée de clés, pinces, tenaille, marteau, scie et autres tournevis. C’était là-bas, à Faravohitra. Ici, une inquiétude sceptique me saisit dès que je vis la dame farfouiller dans un sac pour essayer de trouver une clef qui ressemblât vaguement à mon modèle. Pourtant, malgré la modestie de l’appentis (on était à des années-lumières d’en face de Bruno Audier), la vue d’un appareil électrique m’avait d’abord rasséréné. 

Comme il fallait s’y attendre, et malgré tous leurs efforts pour comparer au jugé plusieurs modèles, le couple abdiqua et renonça aux 5.000 Ariary annoncés avec beaucoup d’assurance tantôt. Le quincailler voisin m’indiqua alors une adresse à Ankadimbahoaka. Exactement ce dont m’avait précédemment parlé une bijoutière. Fort de cette double recommandation, je repartis vers le Nord.   

Au carrefour d’Ankadimbahoaka vers Androndrakely, qui a jamais fait attention à cet alignement de guérites. Comme le jour déclinait, je mis de côté mes doutes quant à l’absence de toute source électrique. Sans broncher, le gars s’empara de mon modèle, toisa son présentoir, et arrêta son choix sur une matrice qui dut lui convenir. À ma grande surprise, l’absence de tout raccordement électrique trouvant enfin son explication, il se mit à travailler à la lime, manuelle. 

Il faut imaginer la distorsion entre l’aspect fruste d’une (grosse et grossière) lime et la précision au millimètre des trous et des dents d’une clef «Vachette». Dans son dénuement, ce peuple fait preuve de génie. Loin de toute nostalgie d’en-face-de-Bruno-Audier, j’enviai à ce Monsieur la dextérité de son travail manuel. Moi, qui n’ai jamais rien su faire de mes dix doigts, sauf tenir un Bic ou jouer de l’Azerty.

Bien sûr, le panneau «Clé-Minute» était mensonger. Clé-quart-d’heure serait plus réaliste. Et encore. Mais, le petit miracle en train de s’accomplir allait excuser les nombreux va-et-vient à comparer le double et son original. La lime se fait, tout à la fois jauge, palmer et ciseau. Elle dégage la forme, affine le gabarit, polit les aspérités. Et quand enfin, mille fois sur le métier, la tige s’engage librement et qu’un mécanisme savant et complexe conçu par un ingénieur se laisse gentiment faire, on a envie d’applaudir. 

Nasolo-Valiavo Andriamihaja

1 Commentaires

  1. Merci pour cet article, qui rappelle que les Malgaches ont aussi du talent. C'est parfois utile dans le gasy bashing ambiant, qui n'est d'ailleurs pas injustifié.

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