Tour de cartes

Décomplexer l’histoire, c’est la lire en entier, sans honte et sans fierté de façade, pour cesser d’y habiter. L’occasion se présente avec une chanson qui, depuis le mois de mars, fait le tour de l’Afrique. Elle s’appelle The Blueprint, ce qui veut dire « le plan ». Elle est signée Uyiosa Emmanuel Omoregbe, dit UyiosaEL, et raconte en cinq minutes ce que nos manuels d’histoire mettent trois chapitres à dire avec des pincettes.

L’histoire commence comme une visite de courtoisie. Des étrangers arrivent par la mer avec des livres, des carnets et un sourire de circonstance. L’Afrique les reçoit comme on reçoit des invités : de l’eau, du pain, une place dans la maison, et personne ne demande ce qu’ils écrivent dans leurs carnets. Trois hommes se partagent alors la besogne. Le premier dessine la carte des montagnes et de l’or, le deuxième celle des âmes, le troisième celle du marché. Trois métiers, un seul employeur. Pendant ce temps, on invite tout le monde à regarder le ciel, excellente méthode pour ne pas voir ce qui se passe sous ses pieds. Ce qui a suivi n’avait rien d’une visite : c’était une conquête préparée, menée par ceux qui avaient les armes, les cartes et le temps, et la responsabilité de ceux qui sont venus prendre ne se discute pas.

À Madagascar, on aime se croire à part. L’océan Indien fait office de visa, l’Afrique est de l’autre côté du canal, et ce qui s’y est joué ne nous regarde qu’à moitié. Le scénario, lui, ne consulte pas la carte avant de se dérouler. Ici aussi, des étrangers ont été reçus avant d’être des maîtres, et l’accueil dont nous sommes si fiers a servi de porte d’entrée. La chanson a raison de le dire : on nous a abusés, en partie, par ce que nous avions de meilleur.

En partie seulement. Une porte ouverte par politesse se referme au premier invité insistant, et pour qu’elle reste ouverte, il a fallu des mains à l’intérieur. Ces mains savaient ce qu’elles faisaient. Des Malgaches ont vendu des Malgaches. D’autres ont acheté la bienveillance des colonisateurs, qui se sont installés d’autant plus confortablement que des gens d’ici y trouvaient leur compte. Dans bien des cas, la colonisation a ressemblé moins à un cambriolage qu’à une visite guidée, avec des guides locaux payés à la commission. Le plus grand nombre n’a rien vu venir, quelques-uns ont très bien vu et en ont fait des affaires. Voilà pourquoi la faute est partagée sans être égale.

Cela ne retire rien à la faute de ceux qui sont venus prendre, et ne salit pas davantage les ancêtres, qui ont tout perdu en donnant tout. Cela demande seulement de lire l’histoire en entier, puis d’avoir la politesse de la laisser derrière soi. Les faits sont clos, même si les méthodes ne le sont pas toujours. Se souvenir pour comprendre, oui. Se souvenir pour y habiter, non. Car on peut quitter un pays et continuer d’occuper un esprit : un peuple qui tourne en rond dans son passé garde son ancien colonisateur dans la tête, sans loyer et sans préavis, ce qui est un excellent contrat pour le locataire.

C’est ici que la chanson devient sérieuse. Ses dernières secondes ne pleurent pas les anciens, qui se battaient dans le noir. Elles parlent de nous. Nous avons vu comment cela s’est passé. Nous savons maintenant comment cela peut se répéter. Si nous laissons faire quand même, la faute sera à nous. Les anciens, pour la plupart, ne savaient pas. Nous, nous savons : il suffit d’écouter la chanson et d’en lire les paroles. Ceux d’entre nous qui feront comme si de rien n’était ne pourront pas plaider l’ignorance.

Une fois l’histoire lue en entier, il reste une place à prendre, celle de la table où l’on négocie. On ne peut pas s’y asseoir avec tout le poids du passé sur le dos : on y arrive courbé, et on y négocie de la même façon. On ne peut pas davantage s’en servir de prétexte pour rester debout au fond de la salle, car l’histoire est une excuse très confortable : elle explique tout et ne demande rien. Or les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts, et la leçon vaut pour les autres autant que pour nous. Traiter d’égal à égal avec les anciens colonisateurs n’est ni une façon de les haïr ni une façon de les remercier. C’est s’asseoir, savoir ce que l’on veut, et parler.

Pendant longtemps, d’autres ont dessiné les cartes et distribué les cartes. À nous maintenant de savoir jouer la partie. Les autres ont eu leur plan, la chanson nous le rappelle. Il serait temps d’avoir le nôtre, avant que quelqu’un ne nous en vende un.

Mbolatiana Raveloarimisa

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