C’est un prix qui n’existe pas. Alfred Nobel lui-même n’y aurait pas pensé. Cela n’a rien à voir avec la dynamite, son invention meurtrière qui sert encore à creuser des tunnels, à ouvrir des routes et à faire sauter des rochers…
Mais si ce prix existait, on le remporterait sans coup férir et à perpétuité. De toute façon, on occupe la queue du peloton, sauf en pétanque, en gastronomie et dans les concours de musique.
On aime bien faire la queue, ou plutôt faire faire la queue. Il est bien évident que les usagers ne le font pas de leur plein gré. C’est à contrecœur, mais tout le monde s’y fait et se résigne à son sort, à croire qu’on est condamné à subir ce supplice.
À la fin du mois, les distributeurs automatiques sont pris d’assaut. Partout, les files d’attente s’étirent sur une centaine de mètres. Chacun attend son tour, stoïque, en priant pour qu’il reste suffisamment de billets lorsqu’il arrivera devant le distributeur. Le week-end, beaucoup ont la malchance de rentrer bredouilles après avoir fait le tour de la ville. Soit le distributeur n’est pas approvisionné, soit il est en panne.
À l’intérieur de la banque, il faut également s’armer de patience et garder son calme. À l’entrée, on prend un numéro et on attend d’être appelé. Le fait est que ce numéro ne sert pas à grand-chose pour ceux qui viennent effectuer un retrait. Ceux qui font un versement sont prioritaires, même s’ils sont arrivés deux heures plus tard. Comme il n’y a qu’un seul guichet, on risque d’y passer toute la journée. Ouvrir un deuxième guichet réservé aux versements ne devrait pas coûter la peau des fesses à une banque.
À la Jirama, c’est pire. Tout le monde se rue pour payer sa facture, alors que l’eau et l’électricité ne fonctionnent qu’en courant alternatif. Dans certains endroits, l’eau est devenue une espèce disparue, mais la location du compteur et la redevance sur l’eau doivent être réglées. Et comme les échéances de paiement tombent toutes à la même date, une file monstrueuse se forme dans les agences. Un retour en arrière, puisqu’auparavant, les échéances étaient réparties sur plusieurs jours pour éviter justement les longues queues.
Aux arrêts de bus, la queue ne choisit pas son heure. Elle est là en permanence, tenant compagnie aux pauvres passagers. Le matin et le soir, les usagers sont soumis au bon vouloir des transporteurs. Ici aussi, il faut admirer leur courage et leur patience. Ils n’ont d’ailleurs pas le choix. L’essentiel est de pouvoir rentrer, quelles que soient les conditions.
On fait également la queue pour acheter un billet de grand spectacle. Là, les habitudes changent avec la vente en ligne, mais on fait encore la queue, de manière virtuelle.
Dans les grandes surfaces, la queue est omniprésente à toutes les caisses, surtout lors des fêtes comme Pâques ou Noël. Et si l’on n’achète qu’un article, mieux vaut le remettre en rayon et revenir à la Trinité.
Mais la plus longue queue se trouve, à n’en pas douter, autour des bornes-fontaines. Sauf qu’ici, ce sont les bidons jaunes qu’on aligne, dans l’attente du retour hypothétique de l’eau.
Dans certains restaurants, on fait également la queue, faute de place. Les regards pressants des clients qui attendent invitent les plus chanceux, déjà attablés, à partir. Une situation embarrassante, mais quand on a les yeux plus grands que le ventre, on ne peut pas s’en empêcher.
Sylvain Ranjalahy