| La destitution des Manisotra les relègue des collines aux plaines pour cultiver le riz. |
Une opportunité politique se présente aux soixante pré-Manisotra pour obtenir leur libération totale. Un seigneur rebelle, qualifié de « forte tête » par Andriamasinavalona et désigné sous le nom de prince Mavoloha, refuse de se soumettre à l'autorité royale depuis sa forteresse d'Analamasina. Le roi scelle alors un pacte extraordinaire avec les soixante affranchis :
« Si vous parvenez à chasser ce rebelle et à prendre Analamasina, cette colline sera à vous » (Lanto Rasida, sociologue, « Réflexion critique sur l’énigme des pré-Manisotra : Origines, dynamiques socio-économiques et ruptures politiques dans l’Imerina ancien », lire précédentes Notes).
Cette promesse royale revêt une dimension hautement subversive pour l'ordre spatial établi. Selon le sociologue, offrir la colline à d'anciens esclaves de maison représente d’abord une promesse d'émancipation définitive et consolidée par la propriété terrienne. Ensuite, l'octroi d'un statut social supérieur, en leur attribuant l'espace géographique traditionnellement réservé à l'élite aristocratique. « Habiter le sommet, c'était subvertir la hiérarchie et s'élever au rang des seigneurs. »
Exécutant la mission de nuit, les trente hommes s'introduisent secrètement dans la place-forte en s'agrippant aux lianes des fossés (« sarundrana »). « Après avoir bloqué les portes des habitations et massacré la garnison mâle, ils prirent le contrôle total d'Analamasina. » Impressionné par ce succès tactique, le roi Andriamasinavalona leur décerne le nom de Manisotra- ceux qui ont délogé ou extirpé les rebelles- et leur confirme la possession exclusive de la colline. Devenus maîtres des hauteurs, les Manisotra transforment leur forteresse en une terre d'asile (F. Randramamonjy, « Tantaran’i Madagasikara isam-paritra », TPFLM, 2006). Ils y accueillent favorablement tous les exclus, les marginaux, les fugitifs, les « hova » et les « andriana » en rupture de ban, ainsi que les « andevo » marrons. « Ce dynamisme démographique permit au groupe de croître de manière exponentielle, atteignant, plus tard, une population de près de dix mille guerriers sous le règne d'Andrianamboatsimarofy. »
L’histoire ultérieure des Manisotra confirme la fragilité des statuts conquis dans l'Imerina ancien. Bien qu’ayant réussi leur coup d’éclat et gagné leur place sur la colline, ce privilège territorial va être brisé soixante-dix-sept ans après. C'est au cours de la deuxième guerre de la colline que leur destin bascule : les Manisotra opposent une résistance féroce, à trois reprises, face aux forces de l'Avaradrano, mais ils sont finalement battus par le roi Andrianampoinimerina (1787-1810). Ce dernier utilise une stratégie nocturne, suggérée par son conseiller Razakatahiny, qui consiste à ravager leurs rizières mûres pour les contraindre à la capitulation. Cette défaite marque le début d'un profond rabaissement statutaire.
À la suite de cette soumission menée par leur chef Ramalaza, Andrianampoinimerina met en place une réorganisation structurelle. Affirmant que les rebelles ne doivent plus habiter sur les hauteurs, il expulse définitivement les Manisotra d'Ambohijoky pour y installer ses propres troupes, les « Voromahery », et y fait ériger un palais pour son épouse Rafotsirabodo. Les Manisotra sont déplacés dans les plaines d'Alasora et intégrés de force dans la catégorie des « Mainty enin-dreny » (regroupant les Manisotra, les Manendy et les Tsiarondahy) (Bakoly Domenichini-Ramiaramanana et Jean-Pierre Domenichini, 1980). Par cette mesure administrative, ils perdent définitivement leur fonction guerrière exclusive ainsi que leur situation privilégiée de proches du souverain.
Cette destitution politique et spatiale, indique l’auteur de la Réflexion, amorce une véritable politique. Au fil des générations, ce processus finit par fusionner, dans les représentations collectives contemporaines, les descendants de ces groupes libres autrefois rabaissés, avec les descendants d'anciens « andevo ». Aujourd'hui encore, les groupes dominants (« fotsy ») continuent d'appliquer aux descendants des « Mainty » un ensemble de stéréotypes moraux et physiques tenaces, instrumentalisant cette confusion historique pour tenter de maintenir leur ancienne suprématie idéologique (Razafindralambo, 2008).
Pela Ravalitera