ROLAND KOBIA - « Il faut travailler ensemble pour que l’aide soit utilisée à bon escient »

Roland Kobia, ambassadeur de l’Union européenne (UE), appelle à une meilleure utilisation des aides, dans un contexte de raréfaction des financements internationaux. Il estime que Madagascar devra démontrer davantage d’efficacité, de transparence et de lutte contre la corruption pour préserver la confiance de ses partenaires. Tout en saluant les orientations affichées par la Refondation, il demande aux autorités d’accélérer les réformes. Interview.


L’Express de Madagascar - Vous venez de rentrer d’une tournée dans plusieurs localités du pays. Pourquoi avoir pris cette initiative ?

Roland Kobia - Parce que j’affectionne la diplomatie de proximité et j’estime qu’un diplomate se doit d’aller sur le terrain pour s’immerger dans les réalités des populations afin de comprendre vraiment un pays. L’immersion locale et culturelle sont pour moi une façon d’apprendre et de comprendre. Et aussi de respecter la diversité d’un pays, ses traditions, ses rites et sa diversité. J’ai la faiblesse de penser que la diplomatie, ce n’est pas rester dans la capitale. La capitale, c’est important, évidemment, c’est un centre politique, économique et administratif, mais Madagascar est vaste et très divers. Donc, je me fais un point d’honneur de visiter toutes les régions du pays, d’aller parler à tous les gens de tous les niveaux aux quatre coins du pays.

Je pars bientôt dans le Menabe pour le Fitampoha et je reviens d’une mission à Antsiranana qui était extrêmement intéressante, parce que je pense qu’elle donne aussi une vision un peu plus ample et plus complète de ce que fait l’Union européenne. J’ai visité à la fois ce qu’on fait de manière traditionnelle, en l’occurrence les routes. J’ai visité la RN6 que nous venons de terminer et qui est magnifique. Mais je suis allé à Antsiranana aussi dans le cadre de l’arrivée d’une frégate militaire espagnole, « Numancia », sous drapeau européen, qui est active dans le cadre de la mission de sécurité maritime européenne Atalanta. C’est une mission militaire de l’Union européenne qui est active dans l’océan Indien jusqu’au golfe Persique. Elle combat la piraterie, les trafics et la pêche illicite, et protège aussi les convois humanitaires.

C’est un aspect du travail de l’Union européenne, l’aspect sécuritaire, qui est moins connu. J’ai été invité par le contre-amiral de cette frégate pour venir voir leurs activités de formation de la marine malgache. Et, en fait, j’en ai profité pour visiter aussi certaines entreprises qui sont actives dans la région de Diana, au vu de l’accent important que nous mettons sur l’environnement des entreprises.

Après ce petit tour du pays, quelle est votre impression sur les réalités locales ?

Ce qu’on constate souvent sur le terrain, c’est ce décalage assez important entre les opportunités et la réalité. Il est vrai que les opportunités à Madagascar sont vastes. Toutefois, la réalité sur le terrain décrit parfois une image paradoxale : un potentiel qui ne se saisit pas, ou pas assez, ou qui est enfreint. Je constate aussi, c’est vrai, beaucoup trop de pauvreté, surtout dans le Grand Sud. Je constate des potentiels économiques, humains, commerciaux, des potentiels de croissance et de développement qui sont là, mais sont sous-exploités.

Je crois aussi qu’il y a de bonnes choses qui se font. Je parlais des routes. Je suis assez impressionné par tous les travaux qui ont eu lieu ces derniers mois sur les routes. Une partie de ça, c’est le financement de la communauté internationale, dont l’Union européenne. Mais une autre partie est faite sur fonds propres de l’État. C’est encourageant. Comme vous le savez, je voyage beaucoup par la route au lieu de prendre l’avion, afin de mieux appréhender le pays, mais aussi en moto, à des fins professionnelles ou à des fins personnelles, et je vois une amélioration des routes.


Justement, sur ces impacts sur la population et l’économie, vous mettez souvent en avant sur vos réseaux le fait que l’UE soit le premier partenaire commercial de Madagascar. Pourquoi tenez-vous tant à souligner ces points aussi souvent ?

Mon devoir est d’informer. Et je constate que l’action large et profonde de l’Union européenne n’est ni connue ni véritablement reconnue. Je constate, depuis que je suis arrivé il y a deux ans à Madagascar, que, par rapport à d’autres pays où j’ai servi, il y a un manque d’informations et de relais sur ce que fait l’Union européenne. Très peu de gens savent ce qu’on fait avec les États membres grâce à l’effort financier des contribuables européens, qui restent les plus généreux au monde.

Alors, pourquoi est-ce qu’il y a un tel état de fait ? Je prends notre part de responsabilité et, sans doute, que nous devons faire des efforts de communication, être meilleurs et plus exigeants. Et j’essaye de le faire. C’est peut-être aussi parce que les différents réseaux malgaches, pour des raisons qui m’échappent, ne relaient pas assez l’information, que ce soient les médias, les acteurs économiques, la société civile et les différents niveaux de pouvoirs étatiques bénéficiaires.

Donc, j’essaye simplement d’informer sur ce qui se fait de manière factuelle et objective, en me basant sur les chiffres internationaux et malgaches. Ce n’est pas de la propagande, ce n’est pas de la désinformation, ce sont des faits inattaquables. Et j’informe notamment sur le fait que, comme vous le dites, tout le monde croit que le premier partenaire commercial de Madagascar, ce sont certains pays asiatiques. Et pourtant non, le premier partenaire commercial de Madagascar, et de très loin, ce sont les vingt-sept États membres de l’Union européenne.

Donc, je fais un effort de communication personnelle. Que tous ceux qui veulent avoir plus d’informations suivent le compte Facebook de la Délégation, mon compte Facebook personnel, et on essaye d’informer sur la réalité des choses. Voilà, pour que les gens soient conscients de l’ampleur et de la profondeur de notre action, dont la majorité ne connaît que la petite partie émergée de l’iceberg.

"    ... La concurrence pour accéder à la coopération internationale est de plus en plus forte ..."

 Pourquoi est-ce si important pour que cela se sache ?

Simplement parce que je trouve ça un peu dommage qu’on fasse tellement, qu’il y ait tellement d’argent du contribuable européen qui soit donné à Madagascar et que la redevabilité minimale ne soit pas toujours là. Je rappelle aussi que, outre le quantitatif, il y a le qualitatif : 90 % de ce qu’on fait, ce sont des dons non remboursables, contrairement à bien d’autres partenaires de Madagascar qui font essentiellement des prêts, ce qui veut dire que ça va grever la dette de l’État, parce qu’il faut les rembourser.

L’Union européenne, elle, fait 90 % de dons non remboursables et la Banque européenne d’investissement, qui est notre branche financière, fait 10 % de prêts à taux très préférentiel. Donc, voilà, j’ai estimé qu’il y avait trop peu d’informations à tous les niveaux et on essaye de rétablir un peu la réalité des choses pour que les parties prenantes soient mieux informées et puissent prendre des décisions en pleine conscience.

Dans le contexte géopolitique actuel, le fait que l’UE soit le premier partenaire commercial aurait-il également pour objectif de se positionner par rapport à la concurrence internationale ?

Bien sûr, il faut être franc, ne soyons pas naïfs. Moi, je vois beaucoup de relais et de publicité qui est faite sur ce que font d’autres pays (non européens), parfois pour des petites choses. Un ou deux pays en particulier reçoivent beaucoup de visibilité, d’exposition et de relais de la part des médias ou de certains secteurs publics, en tout cas de manière plus que proportionnelle. Et je constate que ce qu’on fait nous, en termes relatifs par rapport à tout ce que nous faisons, fait quand même l’objet d’assez peu de volonté d’informer. Dans le cadre d’une véritable politique « tous azimuts», un rééquilibrage en ce sens est donc utile dans le plein respect, évidemment, de la souveraineté et des choix de Madagascar.

Il faut se rendre compte que l’Union européenne reste non seulement le premier partenaire commercial, loin devant le second, et avec une balance commerciale positive pour Madagascar. Nous sommes aussi le premier donateur d’aide au développement. Et nous sommes les premiers investisseurs dans le pays. Donc, je crois que ces trois éléments-là, mis bout à bout, ne doivent pas être ignorés et qu’une piqûre de rappel est importante pour rappeler l’importance de l’action de l’UE, de ses États membres et des partenaires bilatéraux ou multilatéraux démocratiques dans le pays.

Je vous donne en effet un autre chiffre. Nous avons un petit groupe d’ambassades amies et avec qui nous partageons les valeurs démocratiques. Nous sommes sept ou huit ambassades et, ensemble, nous constituons 90 % du commerce de Madagascar, 90 % de l’aide à Madagascar et 90 % des investissements. Vous avez bien lu. Ça veut dire que les partenaires traditionnels de Madagascar, l’Union européenne, ses États membres, mais aussi nos partenaires les plus proches démocratiques, représentent environ 90 % de ce qui est fait en tant que partenariat externe en faveur de Madagascar. Je suppose que Madagascar valorise cela et se rend compte qu’il ne faudrait pas s’en priver.

Notre effort de communication, c’est donc simplement la réalité des chiffres et, souvent, les chiffres sont tirés de Madagascar même, parce que les chiffres du commerce, nous les tirons notamment du ministère de l’Économie, des douanes malgaches. Alors, je pense qu’il faille, dans le cadre d’un partenariat qui est mutuellement responsable et respectueux, que nous fassions tous notre part du travail, États, acteurs économiques, médias et partenaires internationaux. Donc, oui, bien sûr qu’il y a une dimension plus large que cela.

 Serait-ce une sorte de mise en garde sur ce que Madagascar risquerait de perdre dans l’éventualité d’une coopération trop poussée avec les Russes, par exemple ?

Écoutez, nous, contrairement à d’autres, nous ne sommes pas dans le business de la mise en garde et des menaces. Ce n’est pas notre façon de travailler, qui est au contraire de travailler de manière mutuellement respectueuse et réciproque. Donc, on ne fait pas de mises en garde à proprement parler, mais il est important de connaître les chiffres et de savoir la réalité des choses. Après, il faut en tirer les conséquences.

Alors, on n’a pas été parfait, bien sûr, on a tous commis des erreurs, c’est le propre de l’activité humaine. Mais on a quand même été là de manière permanente au travers des crises. On a mis des milliards et des milliards d’euros dans le pays. Et on veut continuer à le faire. Donc, il est important de rappeler que tout ce qu’on fait ne soit pas pris pour acquis, car rien ne l’est.

Quelle est la portée de ce terme « ne pas être pris pour acquis » ? Cela pourrait-il vouloir dire qu’il y aurait des limites à ne pas franchir, un point de rupture ?

Écoutez, la limite, elle n’est pas choisie, mais elle nous est imposée. Pourquoi? Parce qu’on est dans un monde où les besoins globaux et bilatéraux ont, ces dernières années, beaucoup augmenté. Parce que le monde est ce qu’il est, c’est un monde de confrontation et de fragmentation, et de conflits que certains pays ont voulus. Cela génère des besoins à tous les niveaux. C’est un monde qui se détourne de la coopération internationale. Par contre, la masse monétaire qui est disponible pour aider les pays, elle, diminue. Notamment pour se protéger des pays agresseurs. C’est un monde de rareté aussi. Vous avez vu de grands pays qui ont arrêté leur aide. Pas l’UE, mais, pour beaucoup d’autres, le montant des enveloppes pour la coopération en développement a diminué. Parfois de manière assez substantielle, 30 %, 40 %, c’est énorme.

Alors, qu’est-ce qui se passe ? Étant donné qu’on n’a pas assez pour rencontrer tous les besoins, à un certain moment, il va falloir faire des choix, travailler avec les partenaires avec lesquels on travaille le mieux. Ce n’est pas une volonté, mais c’est un état de fait auquel on est confronté. Et la concurrence internationale pour accéder à la coopération internationale devient de plus en plus forte. Donc, nous avons, en tant que partenaire stable, fiable, en tant que premier donateur au monde d’aide au développement, tout le monde vient chez nous. L’Union européenne et ses États sont plus sollicités que jamais, car nous inspirons la stabilité politique, la sécurité juridique, la prévisibilité commerciale. Et on n’a pas la capacité de répondre à toutes les demandes.

Donc, à un certain moment, on va devoir faire des arbitrages. Quand ce moment arrivera, on va devoir choisir les partenaires selon la qualité générale de la relation avec un pays X. La question tournera autour du choix des pays dans lesquels l’aide est la plus efficace, où il y a le moins de corruption, où il y a le moins de détournement, où l’impact sur les populations et le pays est le plus fort. Et où la relation politique plus globale avec le pays est la meilleure. Tout ça, ce sont des facteurs objectifs que la situation internationale, la situation globale va nous imposer de prendre en compte. Ce n’est pas un choix. C’est un état de fait qui s’impose.

"  ... Il y a certains dossiers, je pense, qui méritent qu’on s’y attache 
avec un certain sens de l’urgence..."

Par rapport à ces critères que vous venez de citer, dans quelle catégorie de partenaire Madagascar se trouve-t-elle ?

On est dans une période de transition. Donc, par définition, une période temporaire. Il faut attendre de voir ce qu’elle va donner en termes de tendance lourde. Il va falloir voir ce que ça va donner en termes de relations politiques globales. Par contre, ce qu’on peut déjà dire, c’est que Madagascar n’est pas considéré comme un des pays dans lesquels l’aide a été la plus efficace ces dernières décennies. Il y a eu beaucoup de corruption, beaucoup de détournements et tout ça n’est pas bon pour motiver les bailleurs. La Refondation semble vouloir faire mieux et nous nous en réjouissons.

Il faut absolument travailler ensemble pour que toute l’aide aille là où elle doit aller. Qu’elle soit utilisée à bon escient. L’environnement des entreprises, par exemple, c’est important, ça fait partie de l’intérêt du développement du pays et de l’efficacité de l’aide. À partir du moment où on a un secteur privé qu’on laisse travailler, qui est dynamique, qu’on n’embête pas trop, cela aide les efforts publics de développement et vient en complémentarité pour maximiser l’impact positif.

Alors, il faut que les entreprises respectent des règles, évidemment, c’est normal comme tout le monde, mais il ne faut pas les embêter. Il faut leur laisser développer leurs activités qui généreront de l’emploi, des recettes pour l’État, de la productivité et, in fine, de la croissance économique. Pour cela, il faut aussi plus de concurrence et ouvrir les positions dominantes ou monopolistiques.

Je ne parle pas que des entreprises européennes. Il faut que les Malgaches, les jeunes Malgaches qui ont envie de lancer un petit business, il faut qu’ils aient le pouvoir de le faire sans se dire : ça va être trop compliqué. Donc, les deux parties doivent un peu travailler ensemble pour essayer d’améliorer l’environnement général. On continue le travail, on a foi dans ce que Madagascar peut devenir. Donc, on veut vraiment avoir un agenda positif et constructif, mais il faut que les deux parties fassent leur part du travail pour que tout cela ait un véritable impact et crée du changement durable.


De votre point de vue, en tant que diplomate, est-ce que la Refondation avance dans le sens dans lequel les dirigeants se sont engagés, dans le sens des engagements pris par les dirigeants ?

C’est une question à laquelle je voudrais laisser le soin aux Malgaches de répondre. C’est votre pays et il est souverain. Vous savez, nous, on ne reconnaît pas des gouvernements, on reconnaît des États. Le gouvernement, c’est le choix souverain du pays. Alors, moi, ce que je peux dire, c’est que tout le narratif qu’on entend de la part du pouvoir de la Refondation va dans le bon sens.

Depuis le premier jour, on a en effet entendu les plus hautes autorités dire qu’ils voulaient une rupture avec les mauvaises pratiques du passé, qu’ils voulaient faire des réformes. Qu’ils voulaient emmener le pays vers plus de démocratie, de respect des droits de l’homme, de justice indépendante, de développement économique. Qu’ils voulaient s’attaquer au grand dossier populaire, c’est-à-dire l’eau, l’électricité, les emplois. Ce sont des objectifs avec lesquels nous sommes tout à fait en accord.

Après, évidemment, ça met un peu de temps. Ce gouvernement a quand même hérité en octobre 2025 d’un pays dans une situation assez compliquée et on ne peut pas tout faire en un jour. Donc, nous, on est toujours dans la période où on veut laisser du temps au travail. Par contre, il y a certains dossiers, je pense, qui méritent qu’on s’y attache avec un certain sens de l’urgence. À titre d’exemple, la concertation nationale, la préparation des élections, la relance économique. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le gouvernement et le peuple malgache qui veulent que ça commence.

Donc, nous, en tant qu’observateurs externes, partenaires internationaux, on est prêts à soutenir cette transition, mais il faut qu’il y ait des choses qui se passent concrètement. Il y a un certain nombre de dossiers dans lesquels je pense qu’il faudrait un peu plus de sens de l’urgence. Mais, de manière générale, le narratif est là, maintenant, il faudrait que les résultats concrets dans un certain nombre de secteurs deviennent visibles. J’ai cité un résultat concret qui sont les routes. Je trouve que dans le réseau routier, il y a vraiment du travail qui est fait. Il y a aussi d’autres secteurs, comme l’eau ou d’autres.

Mais comme le calendrier est très court jusqu’aux élections, maintenant le chef de l’État a parlé de juillet 2027, il faut que la CENI [Commission électorale nationale indépendante] soit prête vers juillet 2027, c’est quand même très court, c’est dans moins d’un an. Les partenaires démocratiques sont prêts à aider s’il y a demande. Il y a en effet toute une série d’étapes dans cette route vers juillet 2027 qui sont techniquement compliquées, socialement délicates et politiquement difficiles. Alors, il va falloir y travailler avec un sens de l’urgence pour maintenir le calendrier et la feuille de route.

Pour revenir à la question des relations entre l’État et le secteur privé, il y a quelques semaines, il y a eu une friction entre le Groupement des entreprises de Madagascar (GEM) et l’État. Quel est votre point de vue sur ce sujet ?

Je ne vais pas prendre position sur le fond de ce contentieux entre le GEM et l’État, qui est relatif à la CNaPS [Caisse nationale de prévoyance sociale], qui est un dossier national, instruit par la Justice. Par contre, sur l’environnement général des entreprises, c’est sûrement un des chantiers importants sur lesquels doit se pencher Madagascar. Je vous ai dit tout à l’heure que les besoins sont grands, les disponibilités de l’aide internationale publique ne sont pas capables de tous les couvrir. Ainsi, il faut un troisième acteur pour le développement d’un pays. Ce troisième acteur, aux côtés de l’État et des partenaires internationaux publics, c’est le secteur privé.

Le secteur privé a un énorme rôle à jouer pour contribuer au développement économique de Madagascar. Nous, notre volonté, c’est de voir un secteur privé qui est mis dans une capacité de pouvoir contribuer au développement de Madagascar, en créant des emplois, en générant de la croissance, en augmentant le PIB par habitant, en faisant resplendir Madagascar à l’externe aussi, en créant des produits d’excellence. Donc, le secteur privé est important, pas seulement au niveau national, mais même au niveau international. C’est pour ça qu’on a toute une série de programmes européens là-dessus.

Qu’en est-il de l’environnement des affaires ?

L’Union européenne a mis un accent particulier dans son action sur le développement de l’environnement des affaires, de l’attractivité des investissements. Madagascar n’est pas extrêmement attractif pour le moment pour les investissements à cause de la situation intérieure. On voudrait contribuer à changer tout ça en partenariat avec le secteur privé et l’État. Mais je pense que l’environnement des affaires, donc la façon dont on permet au secteur privé de travailler et de se développer, est vraiment un dossier d’importance cruciale. Parce que, tout seuls, nous, acteurs publics, l’État et les partenaires publics internationaux, ce n’est pas suffisant.

Regardez les conclusions des trois prix Nobel d’économie de 2024, Johnson [Simon Johnson], Robinson [James Robinson] et Acemoglu [Daron Acemoglu]. Leur thèse, ça a été justement de dire que le développement se fait au travers d’un cadre institutionnel qui soit propice à l’investissement, au développement économique, avec bonne gouvernance et sans corruption.

Donc, oui, on aimerait voir un Madagascar qui s’oriente vers un environnement des affaires plus favorable, plus apaisé, plus coopératif et avec moins de difficultés que connaissent au jour le jour les entreprises. Pas uniquement les entreprises européennes, je parle pour les entreprises européennes parce que c’est mon mandat, mais aussi pour les entrepreneurs malgaches. Il faudrait que ce soit moins difficile, comme ça, il y aura plus d’esprit d’entreprise, plus d’entrepreneuriat, plus de dynamisme dans l’économie, à tous les niveaux.

"  ... On aimerait voir un Madagascar qui s’oriente vers un environnement des affaires plus favorable, plus apaisé, plus coopératif..."

 Au début de notre entretien, vous avez parlé de la balance commerciale positive entre l’Union européenne et Madagascar. L’Europe, c’est un partenaire multilatéral, mais il y a aussi les États membres, bien sûr. Que suggérez-vous pour que Madagascar puisse augmenter encore plus la couverture du marché européen ?

Alors, quand je dis que l’Union européenne est le premier partenaire commercial, ce sont les vingt-sept États membres, c’est le commerce cumulé avec les vingt-sept. Mais, effectivement, il y a certains États avec lesquels le commerce est particulièrement développé, la France, l’Allemagne et d’autres. Tous les pays de l’Union européenne ont une relation commerciale avec Madagascar, mais certains l’ont beaucoup plus que d’autres. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ?

J’ai déjà proposé aux autorités au moins deux choses pour développer encore plus notre commerce et profiter des opportunités qui existent entre nous. D’abord, c’est de maximiser le potentiel de l’Accord de partenariat économique (APE). Vous savez que notre accord de partenariat économique avec Madagascar, donc c’est un traité qui est en vigueur depuis 2012, qui n’a jamais été remis en cause, donne à Madagascar un régime commercial préférentiel. C’est un accord asymétrique. C’est-à-dire que nous donnons des avantages que nous ne recevons pas.

Donc, il y a 0 % de droits de douane sur tous les produits. On a vu qu’avec d’autres pays, les droits de douane, ça change, avec nous, c’est fixe, stable, sécurité juridique complète depuis quinze ans. Il y a aussi zéro restriction quantitative. Alors, cet accord, il est ouvert. Il est là. Madagascar pourrait développer des initiatives et des politiques qui permettent d’utiliser cet accord encore plus, puisqu’il n’y a pas de restriction quantitative. Donc, Madagascar pourrait, pour n’importe quel produit nouveau ou existant, augmenter ses exportations.

La deuxième chose, je pense qu’il faut faire mieux connaître Madagascar. J’ai proposé au gouvernement et au secteur privé de faire une mission économique, par exemple. Soit une mission économique de Madagascar en Europe qui permettrait aux produits malgaches de se faire un peu mieux connaître, soit une mission économique de l’Europe vers Madagascar, qui permettrait à des entrepreneurs potentiels de venir à Madagascar et de voir les opportunités.

Mais, pour tout ça, on revient sur le point précédent. On revient sur l’environnement des affaires qui doit être attractif, qui doit être protégé, qui doit être serein, qui doit être stable et qui doit éliminer tous les irritants qui embêtent les entreprises au jour le jour. Donc, il y a d’autres choses qu’on peut faire, mais ça, ce sont deux choses qui sont très concrètes et qui sont là.

 Sur cet accord de partenariat entre l’Union européenne, les pays ACP, dont Madagascar, il y a un point sur lequel la société civile a une appréhension. C’est celui relatif aux semences et aux propriétés intellectuelles. Pourriez-vous clarifier ce point ?

Je comprends les craintes des gens, mais il faut que les craintes soient bien informées. Malheureusement, il y a toute une série de choses que j’ai lues et qui sont dites ne correspondent pas à la réalité. Je crois que l’Union européenne a prouvé que ce n’est pas notre façon de travailler que d’essayer de se lancer dans des manœuvres telles que vous les décrivez, nous ne faisons pas ça. On le voit avec l’accord de pêche qui est très favorable à Madagascar. On le voit avec l’accord de partenariat économique qui est très favorable à Madagascar.

Pourquoi est-ce qu’on va essayer de tricher sur un autre sujet ? Ce n’est pas du tout notre intention. Au contraire, l’intention de cet accord de partenariat économique élargi, c’est au contraire de développer les chaînes de valeur, de développer la valeur ajoutée à Madagascar. Notre ambition, c’est de développer Madagascar, ce n’est pas d’aller voler quelque chose, ça n’a aucun sens. La seule préoccupation qu’on a, c’est sur la protection de la propriété intellectuelle, parce que nous avons aussi des produits, des semences, dont il faut respecter la propriété intellectuelle.

Il y a beaucoup, je pense, de craintes par méconnaissance ou de craintes par certains qui ont susurré à l’oreille des autres qu’il fallait critiquer l’Union européenne parce que c’est ce qui se fait dans certains pays. Mais ce n’est pas notre volonté. Vous pouvez être rassuré et certain que notre volonté n’est pas là. Je comprends les craintes, mais elles ne sont pas entièrement fondées parce que je pense qu’il n’y a pas assez d’informations et c’est peut-être notre faute. Peut-être qu’on doit mieux informer, peut-être que le ministère de l’Agriculture doit aussi mieux informer les paysans, les associations, comme quoi on est dans un schéma qui est un schéma de stimulation économique et agricole de Madagascar et pas autre chose.

Sur cette concurrence internationale, le président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, pour rentrer dans la presse, a parlé de la concurrence russe. Est-ce que vous partagez son point de vue sur le fait qu’il n’y a aucun problème sur la présence russe à Madagascar, tant qu’il n’y a pas de volonté de nuire à l’autre ?

Je l’ai déjà dit. Ce n’est pas la première fois que je m’exprime là-dessus. J’ai déjà dit que le choix des partenaires relève de la souveraineté entière d’un pays. Madagascar est tout à fait libre et souverain pour choisir ses partenaires. Nous aussi, l’Union européenne, nous avons des partenariats avec presque l’ensemble des pays du monde sauf un ou deux, vous savez lesquels puisque ce sont des pays agresseurs qui ne cherchent que le conflit. Donc, il est normal que Madagascar développe ses partenariats.

Par contre, ce que nous désirons voir, c’est que ces partenariats, s’ils peuvent vraiment apporter quelque chose au pays, dans l’intérêt de Madagascar, se fassent « en plus de » et non pas « en remplacement de ». Il faut que ça se fasse dans un esprit de continuité des partenariats avec les partenaires traditionnels. D’ailleurs, je ne pense pas que les pays dont on parle aient la capacité économique de faire autant à Madagascar que ce que nous pouvons faire, loin de là. Ce sont des partenariats qui seront beaucoup plus sectoriels, ciblés et limités. Mais nous, notre volonté est de développer Madagascar dans son ensemble, de manière holistique.

Donc, c’est un choix de l’État tout à fait souverain. Après, évidemment, à partir du moment où Madagascar fait des choix, ou on voit certaines orientations, nous avons aussi le droit d’en prendre acte, c’est normal. Vous êtes souverains, nous sommes aussi souverains. Ainsi, il faudrait que la situation actuelle reste équilibrée. Qu’elle ne se fasse pas contre ou au détriment des partenaires traditionnels. Pour la simple raison que je donnais au début. Qui va pouvoir remplacer 90 % du commerce, 90 % des investissements et 90 % de l’aide ? Après, si Madagascar veut le faire, c’est un choix qu’on respecte, mais c’est un choix qu’il faut bien étudier.

Vous avez fait le parallèle entre les partenariats entre les États-Unis et Madagascar et celui entre l’Union européenne et Madagascar. Vous avez parlé d’impact de visibilité. Cela ne pourrait-il pas s’expliquer par le fait que les projets avec l’Europe prennent du temps à se concrétiser et peut-être qu’ils n’ont pas des impacts directs sur les ménages, contrairement à l’Agoa, par exemple, qui concerne des milliers d’emplois ?

Nous, on a toujours voulu faire du travail sérieux. Pour faire du travail sérieux, il faut du temps et je ne pense pas qu’en ce sens, on se démarque des autres partenaires internationaux. Je ne pense pas qu’une route faite par l’Union européenne est substantiellement plus lente qu’une route faite par quelqu’un d’autre. Parce que si on veut faire une bonne route, il faut faire quelque chose de sérieux. Même chose dans tous les secteurs. Donc, je ne pense pas que nous soyons de manière significative plus lents que les autres. Puisque, à la fin, on travaille avec des entreprises qui sont souvent les mêmes, on travaille avec des partenaires, on travaille avec l’État et on est tous soumis aux mêmes contraintes de travailler à Madagascar.

On n’est pas connu pour notre rapidité, j’en conviens. Mais on n’est pas non plus un partenaire plus lent, de manière générale, que les autres. Réfléchissez aussi aux montants que nous mettons, souvent bien plus élevés que d’autres bailleurs, et nous voulons nous assurer que l’argent soit dépensé à bon escient, en faveur du pays et des populations, et les contrôles financiers sérieux, ça prend du temps.

Sur l’Agoa, c’est très bien. J’encourage Madagascar à continuer à utiliser au mieux cette possibilité commerciale. Mais l’accord de partenariat économique européen n’est pas plus lent ou plus compliqué que, au contraire, puisqu’il est plus stable et prévisible. Vous parlez d’opportunité économique avec l’Agoa, moi, je vous ai dit tout à l’heure que 33 % des exportations malgaches vont quand même en Europe. Ce sont vos plus grosses exportations et ça tombe sous l’APE. L’Agoa, c’est 15 % de vos exportations.

Je voyage beaucoup dans le pays pour voir comment on fait des projets, mais dans le fin fond des villages du sud de Madagascar, dans le fin fond des villages du nord, de l’est, de l’ouest, des petits villages dont vous n’avez jamais entendu parler. On fait des centres de santé, de l’éducation, de l’eau, de l’énergie, on fait de l’hygiène, on fait de l’agriculture. Qui le sait, qui en parle, personne. Alors, est-ce que la faute est au fait que nous travaillions de manière directe avec les populations et qu’on essaye d’aider Madagascar ? Ou est-ce que la faute, c’est parce que l’information passe mal ?

 Serait-il envisageable de remodeler le partenariat avec l’UE pour des impacts plus immédiats et plus visibles ?

Alors, il est clair que nous, on ne va pas faire des actions avec des impacts à court terme très visibles une priorité. Ce n’est pas notre façon de travailler. Nous, on ne demande pas à être visibles pour des raisons de récupération politique. On demande juste à ce que le travail soit efficace et un peu valorisé. Évidemment, ce serait plus facile de donner trois équipements très visibles et ça fait la première page des journaux. Nous, on croit dans le développement durable, le développement des infrastructures, le développement de l’agriculture, de l’énergie. Le projet Volobe, par exemple, ça fait dix ans qu’on a fait part de notre disponibilité. Le blocage n’est pas venu de nous durant cette décennie.

Donc, je pense qu’il y a une mauvaise perception ici que nous sommes plus lents. Mais je ne pense pas que c’est le cas, parce que la façon de faire de l’aide au développement normale, traditionnelle, classique, si elle veut être sérieuse, ça va prendre du temps. L’aide au développement, c’est un peu lent, car c’est structurel. Un pays ne se développe pas en deux ans. Un pays se développe en une ou deux générations. Et n’oubliez pas ce que disait l’auteur africain Ki-Zerbo au sujet de l’aide au développement. Il a dit : « On ne développe pas un pays, un pays se développe ».

Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Ça voulait dire, on ne développe pas de l’extérieur un pays. Ce n’est pas l’aide au développement qui va, par un coup de baguette magique, développer Madagascar. Le pays doit se développer. Le développement d’un pays, il est endogène. Il vient de sa population, de ses propres choix. Il vient de ses propres efforts. Il vient de son gouvernement, de la société civile, des entreprises, de chacun à titre individuel et collectif. C’est comme ça qu’on développe un pays. Ce n’est pas au travers d’une aide qui arrive, qui peut être utile, évidemment, mais ce n’est pas assez. Ce qui va développer un pays, c’est l’action autonome et endogène du pays.

Garry Fabrice Ranaivoson

2 Commentaires

  1. Merci à M l'ambassadeur de l'UE d'avoir rappelé que l'aide des pays démocratiques dont principalement l'Europe représente 90% de l'aide à Madagascar...sachant que la Russie (ave. 2 chars inutiles), la Chine et la Corée du Nord sont dans les -petits- 10% restants 👎.
    Au président de la refondation de faire les bons choix des VRAIS PARTENAIRES de Madagascar !!!

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    1. Les esprits chagrins et malveillants sont toujours dans des raccourcis débiles , des préjugés ordinaires et des interprétations simplistes voire tordues . C'est ce genre de mentalité exécrable qui constitue un frein au développement de ce pays
      En tous cas cet ambassadeur n'a pas fait de la langue de bois . Il a tenu des propos cohérents , éclairés et réalistes pour mettre les points sur les " i " . L'Europe demeure le premier partenaire économique de Madagascar !

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