| Parmi les hauts lieux sacrés de l’Imerina, la colline d’Ambatomalaza. |
La piste la plus pragmatique pour identifier comment étaient les pré-Manisotra consiste à se référer aux conditions socio-économiques et politiques de cette période. » C’est la démarche choisie par le sociologue Lanto Rasida dans sa « Réflexion critique sur l’énigme des pré-Manisotra : Origines, dynamiques socio-économiques et ruptures politiques dans l’Imerina ancien ».
Les sources historiques écrites permettent de lever une partie du voile sur le mécanisme de leur formation en tant que groupe, assure-t-il : « Les pré-Manisotra étaient à l’origine un ensemble de soixante individus- trente hommes et trente femmes- qui possédaient le statut d’ ‘ankizy’ (serviteurs, dépendants domestiques) attachés à la maison de la princesse Ramatoarasahala, l’une des épouses du roi Andriamasinavalona (Père Callet, « Tantara ny Andriana eto Madagascar », lire précédente Note). Dès lors, le sociologue soulève plusieurs questions cruciales, notamment comment ont-ils pu basculer vers ce statut de gens de maison, voire d’« andevo » ?
L'histoire des Hautes-Terres montre que l'état d' « andevo » ne se limite pas aux esclaves issus de la traite africaine côtière (Bakoly Domenichini-Ramiaramanana et Jean-Pierre Domenichini, 1998). Jadis, même des personnes originaires de l'Imerina peuvent être réduites à cette condition à la suite de guerres intestines, de rapts ou de condamnations judiciaires. « Les pré-Manisotra provenaient probablement de ces horizons disparates, capturés, achetés ou déchus, perdant ainsi toute attache lignagère. »
En outre, dans la société merina de l'Ancien Régime, devenir des dépendants domestiques implique une véritable mort sociale (L.N. Razafindralambo, « Construction d’identité et relations de dépendance: descendants d’anciens maîtres et descendants d’anciens "esclaves" en Imerina », Revue du Musée d’Art et d’Archéologie de l’Université d'Antananarivo « Taloha », 2008). Ils se caractérisent par un dénuement absolu : ils n'ont pas de « tanindrazana » (terres ancestrales), pas de tombeau en pierre, et leurs mariages n'étant pas légalement reconnus, ils ne peuvent former des unités familiales stables. Ils se retrouvent dispersés et rattachés uniquement à la maisonnée de leur maître, définit le sociologue.
Cette réalité se retrouve dans l'étymologie même du concept, explique-t-il. D'un côté, la notion d' « andevo » (« homme perdu ») renvoie à la rupture violente liée à la guerre (Flacourt, 1695). De l'autre, l'hypothèse d’ « olon-lewu » (« homme de la maison ») décrit précisément la condition initiale des pré-Manisotra : des domestiques vivant en marge de la structure sociale globale (Dahl, 1991).
Ainsi, d’après Lanto Rasidy, le quotidien de ces soixante dépendants avant leur coup d'éclat est marqué par une exclusion radicale de la communauté des hommes libres (« fotsy ») N'ayant aucun ancêtre reconnu dans la région, n'ayant aucun patrimoine foncier à transmettre à leur descendance, ils n'ont, de ce fait, aucun bien matériel ou symbolique à sauvegarder. Et c’est précisément ce néant social qui constitue leur principal moteur psychologique. « Pour un homme libre, risquer sa vie dans une expédition militaire représentait le danger de perdre son rang ou de voir ses terres confisquées. Pour les pré-Manisotra, le risque était nul. » Ainsi, cette situation de dénuement absolu les conduit à une absence totale d'hésitation : ils n'ont strictement rien à perdre !
Le sociologue rappelle que, dans l'organisation politique de l'Imerina, l'espace est une traduction physique du statut social. Comme l’indique Razafindralambo, le système traditionnel veut que la supériorité et le pouvoir s'inscrivent sur les hauteurs : ce sont exclusivement les dominants et les seigneurs qui habitent la colline (« vohitra »). Les subordonnés, les « Mainty » et les dépendants, quant à eux, sont systématiquement relégués au bas de la colline (« voditany »), matérialisant ainsi leur infériorité symbolique.
L'histoire des Manisotra bascule à travers un protocole d'affranchissement initié par la princesse Ramatoarasahala. Afin de les élever au rang d' « ambaniandro » (sujets libres, sujets du roi), elle leur impose une série d'épreuves rituelles à l'est d'Anosizato. Cela consiste à collecter des crabes (« foza ») pour les hommes et, pour les femmes, à attraper des libellules ou des criquets (« valala »). À la suite de la réussite de ce rituel, le « tsofirano » ou la bénédiction royale leur est accordé. Ils cessent d'être des « andevo » et deviennent des sujets libres. Face à leur demande d'obtenir une terre pour s'installer, le roi Andriamasinavalona leur octroie initialement un territoire situé à l'ouest d'Andoharanofotsy, à Ambohitraina.
Pela Ravalitera