| Le Premier ministre malgache Rasanjy sous le résident général français, Hippolyte Laroche. |
Dans une publication parue dans la Revue d’études historiques « Omaly sy Anio » N° 15, du premier semestre 1982, Bakoly Domenichini-Ramiaramanana et Jean-Pierre Domenichini, se lancent dans l’étude de l’histoire des Andevo (« Aspects de l’esclavage sous la monarchie merina d’après les textes législatifs et réglementaires »). Le couple de chercheurs indique qu’il se réfère à différentes lois pour connaitre « des faits essentiels concernant cette institution dans les derniers temps de la monarchie ».
Il s’agit notamment des Rapports de quinzaine du résident général français, Hippolyte Laroche, du discours du prince Ramahatra alors gouverneur général du Cercle militaire d’Ambatomanga, des circulaires de Rasanjy qui fait fonction de Premier ministre et commandant en chef, et surtout de l’arrêté proclamant l’abolition de l’esclavage à Madagascar. Ces faits, dans leur ensemble, font remarquer les Domenichini, vont à l’encontre de ce que l’on peut facilement imaginer en évoquant, par exemple, un des rapports de Laroche à son ministre (1896) : «… Et en me félicitant d’avoir insisté en faveur de cette grande mesure (abolition de l’esclavage) que menaçaient de retarder le mauvais vouloir des uns et la pusillanimité des autres, je vous remercie de m’avoir donné l’honneur de la réaliser. »
Ils apportent aussi une précision : Laroche ne se glorifie pas en vain car le contenu même de son arrêté suffit amplement à l’honorer. Le texte stipule, en effet, qu’il vise à abolir le commerce des personnes et le combattre sévèrement sous toutes ses formes de l’odieuse vente autorisée par la monarchie sur les marchés publics, ravalant des personnes au rang de bétail et d’objets de transaction. L’État prélève sa part de « l’horrible traite clandestine » sous forme de taxes d’enregistrement. Il favorise ainsi « l’exil forcé au-delà des mers des victimes dont certaines, sinon beaucoup, étaient probablement innocentes », en passant par la traite intérieure, tout aussi illégale pour la monarchie, qui ne doit être généralement que la première étape vers la traite extérieure.
Prenant la défense du résident général, sans hésiter, les deux chercheurs mettent en avant que Laroche ne promulgue son arrêté qu’après avoir pris les précautions d’usage. Entre autres, il est foncièrement persuadé que son acte ne devra provoquer aucun désordre de quelque nature que soit. Car avant de prendre sa décision, il a observé et fait étudier la situation par une commission locale, tout au moins la réalité en Imerina qu’il a sous les yeux. C’est ainsi qu’il peut constater plusieurs faits.
Les esclaves en Imerina constituent un peu plus du tiers de la population. Le recensement réalisé dans les quatre districts (moins dix-neuf villages) donne 216 697 esclaves (36,19%), 337 637 sujets libres (56,39%) et 44 354 nobles (7,40%). Ces résultats ne sont pas encore parvenus à la résidence générale le 12 mars 1896.
À signaler que les esclaves ne font pas partie des sujets de la reine, et, de ce fait, celle-ci ne devait pas être trop opposée à leur émancipation. « Bien au contraire, peut-être, malgré la perte des taxes d’enregistrement des ventes. » Dans sa circulaire du 15 octobre 1896, relative à la nécessité de faire enregistrer les esclaves libérés, le Premier ministre Rasanjy précise que cela doit se faire « tant individuellement qu’en tant qu’ils étaient mariés et avaient des enfants légitimes comme l’étaient déjà les personnes libres ».
Autre constatation : à la veille du protectorat, au moins à Antananarivo, de nombreux propriétaires d’esclaves considèrent « comme déjà réalisée une mesure qu’à la vérité, ils attendaient ». Ainsi, ils en prennent « allègrement » leur parti quand leur parvient la nouvelle du « vœu » de la Chambre des députés concernant l’émancipation immédiate des esclaves à Madagascar (Bulletin de Madagascar, février 1967).
En outre, les esclaves ne sont pas tous des miséreux. Certains sont même propriétaires de « biens ou immeubles qu’ils ont acquis de leurs deniers ou par héritage ». Toutefois, même riches, ils sont toujours considérés comme des « enfants mineurs ». Et même mariés, avec ou sans enfants, ils ne peuvent théoriquement en disposer librement sans l’autorisation de leurs maitres. Enfin, ces derniers ne sont pas tous d’odieux personnages, mais des personnes dont « les libéralités » envers les esclaves peuvent se constituer de « biens meubles » donnés en toute propriété ou de « biens immeubles » (terres ou maisons) donnés en usufruit. De toute façon, ces largesses doivent au moins assurer la subsistance de tous leurs dépendants, y compris les esclaves.
Pela Ravalitera