Chose simple, où es-tu allée ?

Il y a eu un temps où la terre sous les pieds suffisait à tout expliquer. On marchait pieds nus sur la tany mena. On connaissait le chemin de la maison les yeux fermés. S’asseoir au bord d’une rivière, sans rien faire, suffisait à se sentir entier. L’odeur du riz qui cuit annonçait le soir, les bandes annonces à la radio donnaient le timing des écoliers mieux qu’aucune horloge. Les portes restaient ouvertes le soir. Le poste de radio de la famille racontait le monde sans qu’on ait besoin de vérifier. Un repas partagé n’était qu’un repas, pas une négociation de confiance. On saluait un inconnu sur la route sans se demander ce qu’il voulait. Les enfants rentraient à la tombée de la nuit, pas avant, pas après, et personne ne s’en inquiétait. Le silence du soir ne faisait pas peur. On l’habitait, comme une vieille maison qu’on connaît par cœur, même dans le noir.

Oh, simple thing, where have you gone? I’m getting old, and I need something to rely on. So, tell me when you’re gonna let me in I’m getting tired, and I need somewhere to begin

Je ne sais pas exactement quand tout ça a commencé à s’effriter. Peut-être avec les crises, empilées les unes sur les autres, jusqu’à ce qu’on ne sache plus laquelle pleurer en premier. Peut-être avec ma propre fatigue. Ces deux années où j’ai cessé d’écrire, parce que la vie pesait trop lourd pour que les mots tiennent debout. Le pays a vieilli en même temps que moi, je crois. On a arrêté de laisser les portes ouvertes. On s’est mis à vérifier chaque rumeur. Chaque visage inconnu. Chaque geste un peu trop différent, avant de s’y fier. On a troqué la simplicité contre la prudence. Et la prudence, à la longue, fatigue autant qu’elle protège. Même les silences ont changé de sens. Avant, ils voulaient dire qu’on allait bien. Maintenant, ils veulent souvent dire qu’on se méfie. Le rire est resté, remarque, mais il a fallu apprendre à choisir devant qui le sortir. Je ne sais plus très bien qui, du pays ou de moi, a vieilli le plus vite. Peut-être qu’on a vieilli ensemble, chacun de son côté, sans se le dire.

Oh, simple thing, where have you gone? I’m getting old, and I need something to rely on. So, tell me when you’re gonna let me in I’m getting tired, and I need somewhere to begin

Il doit bien exister, quelque part, un endroit que nous sommes seuls à connaître. Toi et moi. Ou ce pays et moi. Un endroit où la terre sentait encore bon sous les pieds. Où personne n’avait encore appris à avoir peur de son voisin. Où on pouvait vieillir sans blindage. Je ne sais pas si cet endroit existe toujours. Je ne sais pas si j’aurais le courage d’y retourner, si je le retrouvais. Ni ce que j’y trouverais, à part le souvenir de qui j’étais avant d’apprendre à me méfier. Peut-être qu’il vaut mieux, parfois, ne pas vérifier. Mais ce matin, j’ai juste envie de demander, une dernière fois, sans vraiment attendre de réponse : chose simple, où es-tu allée ?

Texto inspiré de la chanson Somewhere Only We Know, de Keane, écrite par Tim Rice-Oxley, Richard Hughes et Tom Chaplin.

Mbolatiana Raveloarimisa

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