La Gloire de mon Père (novembre 1957), Le Château de ma Mère (avril 1958), Le Temps des Secrets (juin 1960), Le Temps des Amours (1977) : plus de quarante ans après les premières lectures, je reprends avec toujours autant de fraîcheur ces livres cabossés à force d’avoir été triturés et je me surprends à sans cesse (re)découvrir des détails qui éclairent d’un jour nouveau une histoire que je croyais connaître par coeur.
Marcel Pagnol pensait publier pour un public adulte, et il fut étonné de recevoir des lettres d’un auditoire d’enfants. «Le Temps des Amours» est devenu une publication posthume parce que Marcel Pagnol aurait hésité devant l’afflux de ces lettres de très jeunes lecteurs, «seuls ou avec leurs parents, par classes entières, pour lui demander si telle anecdote était vraie, ou tel personnage réel». Mais, ces Amours-là sont d’une telle tendresse qu’elles font des «livres pour tout le monde et pour toujours». À lire, en solitaire ; à commenter, avec les parents ; à partager, par classes entières.
Je reviens d’un énième pèlerinage en un de nos patelins. Fasse qu’un jour lointain, nos enfants transmettent à leur tour, tout l’amour que Marcel Pagnol avait pour son pays, lui né à Aubagne et enterré à Treille. Sa tendresse pour les siens - «un témoignage sur une époque disparue, et une petite chanson de piété filiale». La vénération du Livre : «Le lecteur, je veux dire le vrai lecteur, est presque toujours un ami. Il est allé choisir le livre il l’a emporté sous son bras, il l’a invité chez lui. Il va le lire en silence, installé dans le coin qu’il aime, entouré de son décor familier. Il va le lire seul, et ne supportera pas qu’une autre personne vienne lire par-dessus son épaule». La passion des mots : «les délicieux (damasquiné, florilège, filigrane), les grandioses (archiépiscopal, plénipotentiaire)», parce que «les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images».
Les «Souvenirs d’enfance» sont un repère dans l’autre siècle : «Ceci se passait vers 1905, et selon mes calculs de cette époque, la famille avait soixante-treize ans : deux pour la petite sœur, six pour mon frère Paul, neuf pour moi, vingt-six pour ma mère et trente pour mon père». Une époque où un instituteur titulaire d’école communale «gagnait infailliblement cinquante-trois francs par mois» tandis qu’un sous-chef de bureau pouvait «compter sur trois cent cinquante».
Marcel Pagnol s’extasiait que «L’oncle Jules et la tante Rose habitaient un bel appartement, à la rue des Minimes, il était éclairé au gaz, la tante faisait la cuisine au gaz». Chez son ami «Lagneau», il y avait l’électricité, tandis que le père de celui-ci, un «maître camionneur» à la tête d’une armée de chevaux, au bout de vingt-cinq ans de labeur, pouvait «faire peindre sur les trois ridelles de cinquante camions, son nom, en lettres blanches, et, au-dessous du nom, il y avait un numéro, qui, par une sorte de magie, correspondait à une machine téléphonique logée dans une boîte à manivelle qui était vissée contre le mur». Le pétrole n’était pas encore automobile, et des charrettes à bras livraient du charbon dans la ville de Marseille.
Chez les Pagnol, l’atelier de la cave était éclairé par une lampe à pétrole : «elle était en cuivre un peu cabossé, et portait un bec Matador, c’est-à-dire que la mèche circulaire sortait d’un tube de cuivre, et montait sous un petit champignon de métal, qui forçait la flamme à s’épanouir en corolle. Cette corolle était assez large et, pour la contenir, le «verre» que les Anglais appellent excellemment «la cheminée», avait à sa base un renflement du plus bel effet : elle donnait une lumière vive en même temps qu’une violente odeur moderne». À la campagne, la famille s’éclairait avec la «prodigieuse lampe-tempête» : «son globe ovoïde, que protégeait un grillage nickelé, surmonté d’un couvercle de métal était un piège à vent. Il était percé de trous qui accueillaient la brise nocturne, l’enroulaient sur elle-même, et la poussaient, inerte, vers la flamme impassible qui la dévorait». En même temps que «les papillons charnus, brûlés d’un impossible amour».
L’eau courante à domicile, par la magie du «Robinet du progrès», constituait un luxe extraordinaire. Le phonographe un appareil magique réservé aux seuls millionnaires. La radio inexistante. La France, Marseille, la Bastide-Neuve, de 1905 : le charbon qu’on préfère au gaz dont on n’a pas les moyens, les bougies et les lampes d’appoint qui sont en bonne place dans les épiceries, l’eau que tant de familles cherchent encore à la fontaine publique. Quelque chose de malaisement familier : 1905 là-bas, 2026 ici, c’était déjà dans Marcel Pagnol !
Nasolo-Valiavo Andriamihaja