Saint-Augustin. Trente kilomètres au sud de Tuléar, un village de pêcheurs Vezo accroché au pied de falaises calcaires blanches, là où le fleuve Onilahy finit sa course et se jette dans la mer. Les Portugais y sont passés en 1614, les pirates après eux, et en 1644, cent quarante Pères Pèlerins y ont bâti un fort. Un an plus tard, il n’en restait que douze. La nature, ici, a toujours eu le dernier mot.
C’est de là que part la pirogue. Une petite embarcation qui nous embarque au pied de ces montagnes de calcaire, aussi magnifiques que somptueuses, qui nous surplombent et nous rappellent, sans un mot, à quel point on est petit et éphémère. Sur les flancs de ces majestés minérales se nichent des centaines de tombeaux de pierre sèche, comme si les ancêtres, installés là-haut depuis toujours, regardaient passer chaque pirogue et chaque vie qui l’occupe.
Puis le voyage commence. La barque valse dans les méandres d’un cours d’eau qui s’élargit peu à peu. Les végétations vertes et généreuses des rives font pâlir les baobabs et le feuillage sec des hauteurs. Si on tend bien l’oreille, on entend les grillons chanter là-haut, mêlés au sifflement des petits martins-pêcheurs et des autres oiseaux qui profitent des pêcheurs de crevettes pour s’offrir un festin royal. Plus on avance, plus le fleuve s’élargit. Tantôt le courant se fait fort, et à la prochaine bifurcation, le calme revient déjà.
Après une trentaine de minutes de paix et de sérénité, sans prévenir, les piroguiers annoncent qu’on est arrivé. Devant nous : un demi-cercle d’eau turquoise, et puis plus rien. Tout semble s’arrêter net, comme une coupure franche dans le paysage. Nous nous attendions à quelque chose de plus grandiose, presque à voir l’eau jaillir d’une montagne entière pour remplir un fleuve aussi large. Ce que nous avions devant nous ne ressemblait à rien de ce que nous imaginions.
En descendant de la pirogue, nous avons vu d’où venait vraiment toute cette eau. Elle sortait, discrète, du pied de deux petites montagnes toutes sèches, presque insignifiantes à côté des falaises que nous venions de longer. Deux sources modestes, au débit étonnamment faible, donnaient naissance à ce fleuve immense qui nous avait portés jusque-là. Le contraste nous a saisis plus que le paysage lui-même.
Andoharano. En malgache : la source. On ne pouvait pas mieux nommer cet endroit. On s’attend souvent à ce que les choses spectaculaires naissent de causes spectaculaires, comme si la grandeur devait forcément s’annoncer en grande pompe. Ces deux sources nous ont rappelé le contraire. Des choses toutes petites, dont on ne soupçonne même pas la force, peuvent donner naissance à des choses immenses et magnifiques. Sénèque lui-même s’était pris de fascination pour l’énigme des sources du Nil, ce fleuve parmi les plus puissants du monde connu, né on ne savait trop où, dans une modestie qui contredisait toute sa majesté en aval.
Il y a quelque chose de profondément rassurant dans cette leçon. On n’a pas besoin d’un commencement grandiose pour aboutir à quelque chose de grand. Il suffit parfois d’un filet d’eau discret, patient, fidèle à lui-même, pour finir par porter des pirogues entières, et ceux qui les montent, jusqu’à un demi-cercle turquoise qu’aucune carte ne préparait à imaginer.
Mbolatiana Raveloarimisa