En Espagne, des centaines de milliers de personnes se sont déplacées cette semaine pour assister à l’éclipse totale de soleil du 12 août. Plus de 450 000 touristes supplémentaires auraient rejoint le pays pour l’occasion, tandis que des millions d’Espagnols se sont rassemblés le long de la bande de totalité, entre le nord de la péninsule et les Baléares. À Madagascar, les amateurs devront être sensiblement plus patients : la prochaine éclipse totale visible depuis Antananarivo n’est prévue que le 30 janvier 2139, dans plus d’un siècle. Pour retrouver un phénomène comparable, il faut remonter au 11 juillet 1619. Ce jour-là, une éclipse totale exceptionnelle traverse l’Afrique puis Madagascar. Les calculs astronomiques donnent une durée maximale mondiale de 6 minutes et 41 secondes, avec une bande d’ombre large de quelque 255 kilomètres au maximum. Une partie de Madagascar voit donc, en pleine journée, le Soleil disparaître complètement derrière la Lune. Et pourtant, quatre siècles plus tard, nous ne disposons d’aucun récit contemporain clairement identifié racontant ce que les Malgaches firent ou pensèrent ce jour-là. Pas de chronique de foule levant les yeux vers le ciel, pas de description d’un rite ou d’une panique. L’astronomie est ainsi capable de nous restituer le passage de l’ombre avec une précision étonnante ; la mémoire humaine de l’événement, elle, paraît s’être effacée.
Peut-être pas entièrement. Une piste curieuse subsiste dans les traditions anciennes du Sud et de l’Ouest, autour d’un personnage nommé Andrianalimbe. Dans ses Documents sur l’histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar (1845), Charles Guillain rapporte une tradition selon laquelle le pays était autrefois appelé Tsianaka lorsque plusieurs étrangers y arrivèrent sous la conduite d’un chef « dont le souvenir s’est perpétué sous le nom d’Andrianalimbe » ; Guillain ajoute que celui-ci serait parvenu à faire reconnaître son autorité sur l’ensemble du pays. D’autres traditions rapportées plus tard par Alfred Grandidier font apparaître un Andriambe ou Andrianalimbe lors de la prise de contrôle du pays par les Maroseranana. Le nom réapparaît surtout dans le travail beaucoup plus détaillé de l’anthropologue Jacques Lombard sur la formation de la royauté sakalava. À partir de traditions orales recueillies systématiquement dans le Menabe, Lombard décrit Andrianalimbe comme le chef du clan Hirijy, un groupe de tompon-tany, les anciens maîtres de la terre installés au nord du Mangoky. Il écrit qu’Andriamandazoala épouse deux de ses filles : Ravolafeno et Volamary ; de ces alliances naissent Andriamisara et Andriamandresy, personnages des premières généalogies de la royauté du Menabe. Andrianalimbe se trouve ainsi placé, dans cette tradition, exactement dans les générations qui entourent la constitution des premiers pouvoirs maroserana, que Lombard situe au tournant des XVIe et XVIIe siècles.
C’est cependant une autre page de Lombard qui donne à ce nom une résonance particulière. En décrivant la représentation sakalava du pouvoir royal, il écrit dans La royauté Sakalava : formation, développement, effondrement du XVIIe au XXe siècle. Essai d’analyse d’un système politique : « Le soleil est le symbole du roi », puis précise que « l’éclipse du soleil, alimbe, signifie la mort prochaine du roi ». Et la note placée immédiatement sous cette phrase ajoute que la signification du nom Andrianalimbe est à chercher dans ce sens. La coïncidence devient alors troublante : une éclipse solaire exceptionnelle traverse Madagascar en 1619, au moment où se mettent en place les premières formations politiques maroserana ; les traditions ont conservé le nom d’un chef appelé Andrianalimbe. Est-il possible qu’Andrianalimbe ait reçu ce nom à la suite de l’éclipse de 1619, ou qu’une tradition postérieure ait attaché son souvenir à cet événement spectaculaire ? Nous n’en avons aucune preuve directe : aucun texte ancien ne relie le personnage au 11 juillet 1619 et les généalogies de cette époque ne permettent pas une datation suffisamment fine. Mais l’hypothèse mérite au moins d’être posée. Elle offre même un joli paradoxe : quatre cents ans plus tard, nous savons calculer à quelques secondes près le mouvement de la Lune ce jour-là, mais nous ignorons presque tout de ceux qui la regardèrent passer devant le Soleil. De la grande éclipse malgache de 1619, il ne reste peut-être aucune chronique. Peut-être seulement, enfoui dans les traditions, un nom, Andrianalimbe, le « Prince de l’Éclipse ».
Références :
• Charles Guillain, Documents sur l’histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar (Paris, Imprimerie royale, 1845), p. 10 : c’est là qu’il écrit que le pays était nommé Tsianaka et que des hommes venus de l’Est arrivèrent sous la conduite d’un chef « dont le souvenir s’est perpétué sous le nom d’Andrian-Alim-Bé ». Le récit se poursuit aux pp. 10–11. (archive.org)
• Jacques Lombard, La royauté Sakalava : formation, développement, effondrement du XVIIe au XXe siècle, p. 102 : « l’éclipse du soleil, alimbe, signifie la mort prochaine du roi », avec la note : « La signification du nom [...] ANDRIANALIMBE, est à chercher dans ce sens. » Dans le même ouvrage de Lombard, la généalogie faisant apparaître Andrianalimbe (Hirijy) avec Andriamandazoala, Volamary, Ravolafeno, Andriamandresy et Andriamisara se trouve p. 16. (horizon.documentation.ird)
Guillaume Lecomte