Les nombreux textes sur Didier Ratsiraka sont à la mesure de son extraordinaire longévité sur une scène médiatico-politique malgache qu’il aura réussi à occuper, sinon à accaparer, jusqu’aux derniers jours de sa vie. Hagiographie impossible, puisque pouvait-on occulter le côté obscur dans «Ratsiraka, rien que Ratsiraka, mais tout Ratsiraka». «Vous admirez Ratsiraka, c’est votre problème» m’avait un jour dit un de ses vieux adversaires, Manandafy Rakotonirina. Admirer, n’est pas le mot juste. Pourtant, c’est celui qui se rapproche finalement le mieux de la vérité. Tour à tour, applaudi (1973 et la révision des accords de coopération), craint et détesté (1975-1990 et la République socialiste), insulté et maudit (les crises de 1991 et 2002), mais toujours écouté (jusqu’à 2020-2021 et cet épisode coronavirus), Didier Ratsiraka (4 novembre 1936- 28 mars 2021) n’a pas fini de faire parler de lui. En choisissant le nom de Didier Ratsiraka pour sa XXIème promotion, le CEDS (Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques) n’a pas opté pour la facilité : c’est laquelle des facettes du personnage qu’il faut retenir : le Ministre des Affaires étrangères, le Président de la IIème République socialiste, l’homme des «agissements inqualifiables» de 1991 et 2002 ? En attendant, je réunis ici deux Chroniques, respectivement du 21 mars 2011 et du 7 septembre 2018.
(21 mars 2011) : Plaisir indicible, teinté de mélancolie
C’est avec «un plaisir indicible, teinté de mélancolie» que Didier Ratsiraka s’adresse aux membres de son parti pour le 35ème anniversaire de «l’Arema authentique». C’est avec le même «plaisir indicible, teinté de mélancolie» que, pour ma part, je reçois cette prise de position sans circonvolutions excessives, ni ambivalences qui eussent pu égarer l’opinion.
C’est que, à force de métaphores, l’interlocuteur peut se perdre en conjectures. Il y a un temps pour les allégories et un temps pour des propos moins sibyllins. Et si Yves Marcel Razanamasy, d’ailleurs ancien collaborateur de Didier Ratsiraka, pouvait affirmer, sans grand risque de contradiction, ne pas avoir le don ésotérique de divination, c’est que tout le monde n’est pas pythonisse. Il est donc bon que, de temps en temps, les déclarations à l’adresse du plus grand nombre se fassent avec des mots qui lui soient intelligibles : «Les élections ne sont pas une fin en soi. Seules des élections libres, et crédibles, et fiables, organisées à la suite de négociations consensuelles et inclusives, peuvent sortir Madagascar du chaos».
Ah, que n’a-t-il pas toujours eu recours à un langage qui, pour être châtié, pouvait absolument rester simple ? Démontrer simplement que la Place du 13 mai n’a pas une contenance pouvant accueillir la moitié de la population tananarivienne, plutôt que de laisser entendre que ces gens-là n’ont pas le compas dans l’œil. Accepter simplement la liberté d’opinion et d’expression plutôt que de savourer le mot d’aristarque et laisser calomnier la critique constructive du mot de sycophante. Dénoncer tout aussi simplement les putschistes qui se revendiquent aussitôt de la Constitution qu’ils viennent de violer, avec la complicité du juge constitutionnel, plutôt que de se complaire à énoncer que «nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude».
Le «changement», mais quel changement, sinon la vanité d’une révolution sur soi-même jusqu’au tournis, qui perpétue, quand il ne porte pas au comble, les dysfonctionnements. La foule, à la palinodie facile, ne peut qu’enfanter des signataires au parjure commode. Avec des précautions d’exégète, c’est ce que je crois comprendre dans le communiqué de Didier Ratsiraka : «Les membres de notre parti, jusqu’à nouvel ordre, doivent récuser toutes les places que d’aucuns tentent de leur offrir dans toutes les institutions d’un régime de fait, par fidélité aux accords d’Alger et de Cotonou et surtout, par fidélité à la Parole donnée et aux signatures apposées. C’est une question d’éthique et d’honneur».
Tous, nous demeurons des hommes. Avec bien de faiblesses, encore plus d’intransigeance, cependant, et une grande promptitude à condamner. Une prudence aléthique oblige à ne pas tout ramener à une lecture manichéenne, à peser le vrai, inventorier le faux, et dans le doute, s’abstenir. Dans cette faillite globale, nous sommes tous victimes sans qu’il faille désigner un coupable, simplement parce que la crise plonge ses racines dans l’histoire longue.
Voilà dix ans, on pouvait lire ce jugement déjà nuancé : «Malgré ses manquements condamnables, Didier Ratsiraka au moment de son éviction n’était pas (et n’a sans doute jamais été) l’archétype du despote sanglant qui a sévi dans nombre de pays du continent africain» (introduction de François Roubaud, in Afrique contemporaine, n°202-203, avril-septembre 2002, numéro spécial : «Madagascar après la tourmente : regards sur dix ans de transitions politiques et économiques», p.8). Sur ces amabilités, avouons toutefois que ce plaisir indicible, suscité par un simple imparfait du subjonctif, se teintera toujours de la mélancolie d’une sortie ratée.
(7 septembre 2018) Didier Ratsiraka : clap de pas fin
Il le sait, il ne le sait que trop bien qu’il fascine : en bien ou en mal, mais vous parlerez de lui. Lui, Didier Ratsiraka, président de la République de 1975 à 1991 et de 1997 à 2001. Lui, candidat à la présidence de la République en 2018, après les précédentes campagnes de 1975, 1982, 1989, 1992-1993, 1996-1997 et 2001.
Aucun homme politique malgache contemporain ne stimule autant l’audimat. Aucune personnalité malgache actuelle ne suscite autant la passion : pour l’encenser ou pour le diaboliser. On l’idolâtre ou on le vomit : pas de demi-mesure avec le personnage qui s’est auto-proclamé «le problème de ce pays». Par sa seule candidature, il aura déjà volé la vedette à ses trente-cinq concurrents.
Pourtant, Didier Ratsiraka, c’est l’homme du passif : celui de ces années socialisantes aux conséquences désastreuses pour Madagascar. Que ne lui a-t-on pas reproché : la faillite des entreprises nationalisées, les «éléphants blancs», la disparition de la marine, la rouille des Mig 21, la politisation de l’armée, la ruine des infrastructures, la malgachisation, l’apparition des quat’mis. Un Contre- «Boky Mena» ne suffirait pas à cet inventaire à la Prévert.
Et que Didier Ratsiraka soit aussi l’homme du passé, personne n’en discoviendrait quand on sait qu’il a aujourd’hui 82 ans, qu’il était déjà ministre il y a 46 ans, et que sa dernière aventure électorale remonte à 17 ans : le même temps qu’il aura déjà passé une première fois au pouvoir.
Alors, faut-il encore parler de Didier Ratsiraka dont l’énième candidature ressemble à un foutage de gueule ? Ne vaut-il pas mieux traiter cette mauvaise plaisanterie par le boycott et l’embargo ? Pourquoi parler aujourd’hui de Didier Ratsiraka : peut-être pour rafraîchir la mémoire des Anciens, informer les plus jeunes, et avertir Ratsiraka lui-même qu’il n’a pas le monopole de la mémoire d’éléphant.
1991-2018 : ils ont 27 ans aujourd’hui ceux qui sont nés l’année de la première chute de Didier Ratsiraka, en 1991. Ils avaient tout juste 7 ans, le 15 mars 1998, quand le «Oui» (1.524.581) l’avait emporté sur le «Non» (1.467.397). Ils n’avaient pas plus de 10 ans lors de la dernière campagne électorale de Didier Ratsiraka, fin 2001. Cette génération-là découvre en fait un homme qu’ils ne connaissent que par procuration : par ce qu’en racontent les parents, par ce qu’ils en lisent dans les livres ou les journaux. Ils sont des millions de Malgaches à ne pas avoir 18 ans en 2001 et qui, donc, n’auront jamais voté pour ou contre Didier Ratsiraka. Pour ainsi dire, aux yeux de cette génération, Didier Ratsiraka serait presque un homme au bilan vierge.
Didier Ratsiraka, c’est celui qui parlerait de lui presque à la troisième personne : «Iavoloha, nouvel an 1999 : «mpivaro-kena ambaniandro tany Toamasina no niantoka ny saran-dalan-dRatsiraka Didier nandeha nandranto fianarana tany Frantsa tamin’ny sambo «Pierre Lotti» (...) , «c’est un boucher ambaniandro exerçant à Toamasina qui a payé la traversée sur le Lotti quand Didier Ratsiraka allait partir poursuivre ses études en France» (...) «tsy mitaky dera na fankasitrahana na valim-babena aminareo Ratsiraka», «Ratsiraka n’attend de vous ni vivats, ni gloire, ni reconnaissance» (discours du Nouvel An, janvier 1999).
«L’amiral rouge», qui n’accepta un vrai multipartisme qu’en 1989, était-il un dictateur ? Le 8 juin 2000, Didier Ratsiraka avait laissé entendre qu’il y avait des bonnes et des mauvaises dictatures : «Comment l’opinion pourrait-elle relativiser, à la lumière d’une lointaine expérience romaine, ce mot «dictature» dont le dictionnaire des synonymes fait, sans état d’âme, l’équivalent d’autocratie, d’absolutisme ou de tyrannie ?»
(Chronique VANF, Les mots épouvantails, 27 mai 2005).
Je ne savais pas prédire une catastrophe, en écrivant la Chronique du 15 janvier 2000 : «Cet amiral-là est revenu au pouvoir en 1997 pour, selon ses propres mots, «conduire Madagascar vers son destin». Il maintient sans doute le cap, mais lequel ? Depuis que nous avons fait machine arrière dans le cul-de-sac du socialisme, tournons-nous en rond ou sommes-nous en route pour nulle part ? La terre promise se fait tellement attendre à l’horizon que, dans notre déception, nous sommes prêts à nous naufrager joyeusement sur la première île déserte. Je vous parlais de quinze millions d’ego honteux, Monsieur le Président, je ne savais pas qu’on avait affaire à quinze millions de Robinson Crusoë. Celui-là, au moins, avait eu la chance de partir de rien, sans un kopeck pour l’avenir peut-être, mais sans le moindre dollar de dette non plus vis-à-vis du passé. En ce vendredi d’Iavoloha, j’avais comme envie de jeter l’ancre. Et la permission de passer par-dessus bord. Sur le radeau d’infortune avaient déjà pris place les rats qui ont quitté le navire. Notre iceberg est en chacun de nous, mais ne dites pas, Monsieur le Président, que pour entrer dans l’histoire, vous avez choisi le giga-show du Titanic». Car les agissements inqualifiables de 2002, dynamitage des ponts et siège en règle de la province d’Antananarivo, avaient des airs de sabordage...
La grandiloquence qu’on lui connaît, l’érudition dont on le pressent porteur, le narcissisme qu’il cache à peine, discours choc, phrases symboles, redondances fédératrices, pléonasmes mobilisateurs : Didier Ratsiraka sait faire. Sauf quand il disjoncte, comme ce vendredi 14 janvier 2000, quand le discours de relance attendu dégénéra en inventaire de fin de règne. Dire que, le 17 mars 1998, je titrais «L’après Ratsiraka». L’homme a déjà réussi un premier pari : son «steeple contre le temps et les haies de l’oubli» (Chronique VANF, 21 octobre 1998).
Nasolo-Valiavo Andriamihaja
Didier Ratsiraka « l’incompris » et Georges Pompidou qui disait « si c’était un Français je le ferai mon premier ministre » !
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