Amnésie collective

Parmi les acceptions qui ont été données à l’histoire, une conception revient souvent quand il est question de la discipline : elle serait la connaissance du passé, surtout des plaies douloureuses qui ont jalonné sa trajectoire, pour mieux négocier les virages que le futur mettra sur notre route. Appliquée à notre histoire, cette définition correspond à une attitude que nous ne semblons pas avoir adoptée. Notre histoire est, en effet, porteuse d’un nombre incalculable de leçons, mais nous demeurons de mauvais élèves, incapables de les retenir. Notre mémoire est ordinaire ; son filtre laisse s’échapper presque tout ce qui la frôle.

Le psychologue Hermann Ebbinghaus a présenté, dans une fameuse courbe, l’évolution de la rétention d’une information au fil des heures et des jours qui suivent son acquisition. Le temps n’épargne pas une grande part de ces données, qui sont alors considérablement réduites, et le cerveau ne garde qu’une infime partie de ce qu’il a reçu. L’esprit ne pourra jamais tout retenir, mais ce qui reste pourra toujours contribuer à mettre en évidence ce que Jean-Jacques Rousseau appelle la « perfectibilité » de l’homme, cette aptitude naturelle qui nous offre la possibilité de nous transformer pour le meilleur comme pour le pire. Chez nous, malgré les mêmes schémas destructeurs devenus les signes particuliers de notre histoire, la progression n’est, à l’évidence, pas ascendante.

Nous sommes, apparemment, sous l’emprise de la même malédiction que celle qui a atteint la famille Buendía dans le roman Cent ans de solitude (Gabriel García Márquez, 1967), où les générations qui en sont issues refont les mêmes erreurs. Une boucle similaire nous emprisonne, et nous n’avons toujours pas su assimiler ce qu’il faut retenir de ces pages qui contiennent toutes les mêmes histoires, dont la répétition n’a fait que creuser davantage le gouffre entretenu par les années d’« indépendance ». 

C’est parce que nous avons trop tendance à oublier rapidement, à effacer trop vite de nos souvenirs les fameux « hivers du passé », que nous reproduisons les mêmes scénarios aux mêmes endroits, souvent avec les mêmes acteurs, qui ne tiennent pas toujours les mêmes rôles. Une nation amnésique est ainsi condamnée à répéter les mêmes mauvaises décisions. Ce processus est illustré, entre autres, dans le roman Le Livre du rire et de l’oubli (Milan Kundera, 1979).

L’histoire doit contenir des leçons sous-jacentes sur lesquelles peut s’exercer l’intelligence, source d’orgueil qui est aussi la clé pour comprendre le passé afin de mieux agir sur le présent. On peut alors, comme Marc Bloch, voir l’histoire comme un outil d’action pouvant aussi devenir un instrument d’autocritique collective qui doit être un réflexe, selon le philosophe Cornelius Castoriadis, d’une société autonome.

Fenitra Ratefiarivony 

Enregistrer un commentaire

Plus récente Plus ancienne