Grandeur d’alors, décadence d’aujourd’hui

Voilà un peu plus de cinquante ans (ou un peu moins de soixante ans, désormais), je voyais le jour dans une ville d’Antananarivo qui ne ressemblait certainement pas au visage qu’offre aujourd’hui la capitale de Madagascar. 

Pour s’en convaincre, et nourrir la nostalgie d’une certaine époque, qui est déjà assurément le «bon vieux temps», il suffit d’inventorier les pages Facebook qui s’ingénient à publier des photos d’antan, exercice qu’à l’association ANDOHALO, nous inaugurions, il y a un quart de siècle. 

Il est bon, toujours, que la jeunesse, qu’elle soit «Gen Z» ou une lettre d’après, sache qu’il y avait une vie, et surtout une autre vie, une tellement autre vie, avant que, comme tous leurs prédécesseurs, ils réinventent l’eau chaude. Pour ma part, j’aurais tellement aimé connaître l’Antananarivo à la charnière du 19e siècle finissant et du 20e siècle encore balbutiant : pas le «Tananarive et ses quartiers» mollement décrit par un Jean-Joseph Rabearivelo, moins co-auteur que co-signataire, puisqu’on le sait capable de plus de verve : «Salut, terre royale, où mes aïeux reposent, grands tombeaux écroulés sous l’injure du temps, et vous, coteaux fleuris que des fleuves arrosent de leurs onces d’or aux reflets éclatants»... La ville qu’aurait pu raconter un Rajaonah Tselatra, malgachisant émérite né en 1863, s’il n’avait pas succombé à l’admiration obséquieuse, presque gênante, des réalisations coloniales. 

L’Antananarivo de 2026, entrée dans une décadence lente et inexorable ces dix-quinze-vingt dernières années, est d’une saleté incroyable, d’une anarchie indescriptible, et surtout d’une laideur anonyme. Il ne se passe pas un jour sans qu’une «Trano Gasy» disparaisse au profit de ces «boîtes» dont on se demande quel cabinet d’architecture a eu vergogne à les dessiner et quel architecte du service public en a signé le permis de construire. L’effacement des «Trano Gasy», et leur grand remplacement par des cubes utilitaires sans âme mais certainement très rentables au mètre carré, dénature une «Cité des Mille» dont la singularité de «capitale montagnarde en pays tropical» faisait l’unanimité à la fin du Royaume malgache. 

Dès octobre 1889, avec le docteur Rajaonah, qui avait étudié à l’Université d’Édimbourg (Écosse), une certaine élite intellectuelle s’était donnée comme modèles «Japana sy ny Japanesa». Le père de Rajaonah n’était autre que Rainandriamampandry, celui que Gallieni fit fusiller en octobre 1896 : le chef de guerre à Manjakandrianombana, le nationaliste de «Tantara sy Fomban-dRazana», le justement surnommé «Ratiatanindrazana». Rêve d’alors de grandeur, cauchemar actualisé de décadence.   

Nasolo-Valiavo Andriamihaja 

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