ERICK MANANA - « La musique m’a appris à me mettre à nu, et c’est là que tout commence »

À l’occasion de son tout premier concert à Sainte-Marie, Erick Manana se livre dans une interview exceptionnelle, retraçant en profondeur un parcours marqué par la passion, l’exil, les rencontres et une quête constante d’authenticité.

Au coucher du soleil, en bord de la mer de Sainte Marie, Erick Manana à la guitare et Jenny au violon partagent un moment simple et plein d’émotion.

Il y a des artistes qui chantent, et d’autres qui racontent. Erick Manana appartient à cette seconde catégorie. À travers une voix, une guitare et une sensibilité rare, il a su traverser les générations sans jamais trahir l’essentiel : l’émotion. À Sainte-Marie, où il s’apprête à rencontrer pour la première fois le public local ce vendredi sur la scène de la Taverne des Pirates, l’artiste malgache promet un moment et une expérience uniques au public saint-marien. Fidèle à sa manière d’être, il y adaptera entièrement son répertoire en fonction de l’ambiance, dans une volonté constante de créer une véritable connexion avec ceux qui l’écoutent. 

Pourquoi avoir choisi Sainte-Marie pour ce concert ?

Sainte-Marie est un lieu que je porte en moi depuis longtemps. Ce n’est pas une destination que j’ai choisie par hasard ou pour des raisons purement professionnelles. C’est une île qui m’a toujours attiré, peut-être par son atmosphère particulière, son histoire, ou simplement par l’idée d’y rencontrer un public différent. J’ai souvent pensé à y venir sans que cela ne se concrétise. Aujourd’hui, c’est enfin possible, et je le vis comme l’aboutissement d’un désir ancien. Ce concert a donc une dimension très personnelle pour moi.

Est-ce votre première fois sur l’île ?

Oui, c’est une première dans tous les sens du terme. Je n’y ai jamais mis les pieds auparavant, ni pour un concert ni pour un séjour. C’est donc une découverte totale. Aller vers un nouveau public, dans un nouvel environnement, c’est toujours une expérience forte. Il y a une part d’inconnu, mais aussi beaucoup d’excitation. C’est ce qui rend ce moment encore plus précieux.

Votre répertoire est souvent perçu comme posé. Comment pensez-vous être accueilli par le public saint-marien ?

Je ne raisonne jamais en termes de style ou de rythme. Pour moi, la musique ne se limite pas à ces aspects. Ce qui compte réellement, c’est la manière dont elle est ressentie. On peut jouer quelque chose de très simple, très doux, et toucher profondément les gens. À l’inverse, une musique plus dynamique peut parfois ne rien transmettre si elle n’est pas habitée.

Ce que je cherche avant tout, c’est cette connexion intime avec le public. Si je parviens à toucher le cœur des gens, alors peu importe le style, le tempo ou la forme. L’essentiel est là. Et à Sainte-Marie, je viens précisément chercher cette intensité-là.

Adaptez-vous votre répertoire selon le public ?

Oui, avec le temps, j’ai compris que chaque public est unique. À Sainte-Marie, je vais totalement adapter mon répertoire en fonction de l’ambiance, de l’énergie que je vais ressentir. C’est essentiel pour moi.

À Madagascar, d’une manière générale, je propose naturellement des morceaux comme Tsiferana, qui sont profondément ancrés dans notre culture. Ce sont des chansons qui parlent directement aux gens, qui réveillent des souvenirs, des émotions collectives.

À l’international, j’adapte mon approche. Je choisis des titres comme Mila rano, qui évoquent des réalités universelles, comme le manque d’eau dans le Sud de Madagascar. Même si le public ne comprend pas les paroles, il peut ressentir le message. La musique devient alors un langage universel.

 Votre style épuré, souvent seul avec votre guitare, est-il un choix ou une contrainte ?

C’est un choix, et même une conviction. Depuis mes débuts, je suis resté fidèle à une approche très simple de la musique : une guitare, une voix, et l’essentiel est là. Je n’ai jamais ressenti le besoin d’ajouter des éléments pour exister artistiquement.

Je suis très attaché à cette simplicité, qui permet de laisser toute la place à l’émotion. La musique n’a pas de frontière, mais elle a besoin de vérité. Et cette vérité, je la trouve dans cette forme épurée.

Dans un monde musical de plus en plus produit, arrivez-vous à vous faire entendre ?

Je pense que oui, parce que l’émotion reste au centre de tout. Les technologies évoluent, les modes changent, mais l’émotion ne disparaît pas. Si ce que vous proposez est sincère, cela touche toujours quelqu’un.

La production peut enrichir une musique, mais elle ne doit pas la remplacer. Ce qui compte, c’est ce que vous avez à dire, et la manière dont vous le dites.

Comment la musique est-elle entrée dans votre vie ?

Tout a commencé très simplement. Mon grand-père m’a offert une guitare lorsque j’avais 13 ans. À partir de là, j’ai appris seul. Je suis autodidacte. J’ai découvert les accords, les sons, les harmonies par moi-même.

J’ai toujours été attiré par les voix harmonisées, notamment le jeu entre la troisième voix et la voix basse. Cela m’a beaucoup influencé. Très tôt, j’ai compris que la musique était un espace d’expression unique.

J’ai commencé à monter sur scène vers 16 ou 17 ans, notamment avec les groupes culturels du lycée Gallieni. C’est là que j’ai fait mes premières expériences, que j’ai commencé à comprendre ce que signifiait partager sa musique avec un public.

Votre parcours est fortement marqué par Razilinah…

Oui, Razilinah a été une figure essentielle pour moi. J’étais un véritable admirateur. J’aimais sa voix, son style, sa manière d’interpréter. Je l’imitais même, au point que certains m’appelaient Razilinah.

Sa famille m’a ensuite demandé de reprendre ses chansons. J’ai accepté avec beaucoup de respect. J’ai travaillé sur plusieurs de ses œuvres comme Bonjour madame la guitare, Marovoay, Zanako, ou encore Ny fitiavako an’i Mama, où ses paroles se mêlent à mes compositions.

En 1978, j’ai donné un concert hommage au CCESCA intitulé « Halavazom-baona ho any Razilinah». Ce moment a marqué un tournant dans ma carrière. J’ai reçu un diplôme de reconnaissance officielle du ministère de la Culture et des Arts révolutionnaires. C’était très important pour moi.

Quelles rencontres ont marqué votre parcours ?

La rencontre avec Raoul, le grand frère de Dama, a été déterminante. Il a vu quelque chose en moi, il m’a encouragé. Mais il y a aussi le groupe Mahaleo. Ce sont eux qui m’ont fait monter sur scène pour la première fois, en 1974, au Centre Albert-Camus. Ils m’ont confié deux morceaux. Ce moment a été un véritable déclic.

 Vous aviez également une carrière sportive…

Oui, j’étais champion de Madagascar en saut en longueur. Le sport faisait partie de ma vie, mais la musique a fini par s’imposer naturellement.

Comment votre carrière a-t-elle évolué ensuite ?

Dans les années 1980, je suis parti en France pour poursuivre mes études. Je suis resté 13 ans sans revenir à Madagascar. Cette distance a été difficile, mais elle a aussi nourri ma créativité.

C’est là-bas que j’ai écrit Alahelo, une chanson née du manque du pays. J’avais déjà une vingtaine de chansons à cette époque. J’ai ensuite sorti mon premier album Ilay tany niaviko. J’ai eu la chance de recevoir le Prix Découvertes RFI en 1994, ainsi que le Prix de l’Académie Charles Cros dans la catégorie musiques du monde.

 Vous avez une carrière internationale riche…

Oui, j’ai eu l’opportunité de me produire dans de nombreuses salles, notamment deux fois à l’Olympia, plusieurs fois à Berlin, et dans plusieurs festivals en Europe. Mais certains souvenirs restent plus marquants que d’autres. Au Québec, par exemple, le public, sans comprendre la langue, a ressenti l’émotion. Les spectateurs se sont levés et m’ont demandé de rejouer. Ce moment reste gravé en moi. C’est la seule standing ovation que j’aie eue en 50 ans de scène devant un public non malgache.

Est-ce plus difficile de se produire à l’étranger ?

C’est différent. À Madagascar, le public comprend les paroles. À l’étranger, il faut transmettre autrement. Il faut faire passer chaque mot, chaque émotion, même sans compréhension linguistique. C’est un travail en soi, mais c’est aussi très stimulant.

 Travaillez-vous sur de nouveaux projets ?

Oui, actuellement, je travaille avec une formation de cuivres en France, composée notamment de musiciens malgaches. Ce projet s’inscrit dans la célébration de mes 50 ans de scène.

Une reformation de Lolo sy ny Tariny est-elle possible ?

C’est un souhait partagé. Beaucoup de gens le demandent, et moi aussi. Ce groupe fait partie de moi. Je ne l’ai jamais quitté. Mais cela dépendra de chacun; j’ai d’ailleurs une chanson qui exprime ce vœu de retour du groupe au grand complet : Revirevinay taloha.

Vivez-vous exclusivement de votre art ?

Oui. J’ai été intermittent du spectacle en France pendant près de 38 ans. Là-bas, c’est un véritable statut. On est considéré comme un professionnel, avec des droits. À Madagascar, ce n’est pas encore le cas. On reconnaît l’artiste surtout lorsqu’il y a un besoin ponctuel.

'' ...Très tôt, j’ai compris
que la musique était un espace d’expression unique...''

Comment se structure votre cachet ?

En France, tout est encadré. C’est un métier à part entière. À Madagascar, c’est différent, plus informel.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes ?

Je n’ai jamais pensé devenir artiste. J’ai commencé à écrire parce que mon pays me manquait. C’est un chemin difficile. Il faut aimer profondément la musique. Il faut de la conviction, de l’expérience, et surtout accepter de se livrer. La musique vous met à nu. Le public ressent tout.

Comment voyez-vous la musique actuelle ?

Je me sens parfois un peu éloigné. Il y a beaucoup de changements, notamment avec l’intelligence artificielle. Je ne juge pas, mais je fais partie d’une autre époque.

Un rêve artistique ?

Il y en a toujours. La musique n’a pas de limite.

Qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui ?

L’apprentissage. J’écoute beaucoup d’autres musiques et d’autres cultures : africaines, brésiliennes ou musiques européennes. Cela nourrit mon identité et mon envie de continuer, et cela se ressent dans mes compositions.

Une figure qui résume votre parcours ?

Je pense à Rakoto Frah. J’ai tourné avec lui pendant des années. Il m’a appris la simplicité, le respect, et cette unité entre l’art et l’humain dans son ensemble.

Un mot sur votre vie sur scène aujourd’hui ?

Je chante aujourd’hui avec mon épouse Jenny. Au début, elle ne voulait pas. Mais elle a un don du ciel. Sa première montée sur scène a eu lieu à l’Olympia, sur Bitika, et elle a obtenu un bis.

Depuis, nous chantons ensemble. Elle est tombée amoureuse de la musique malgache, au point d’en faire un doctorat. Nous partageons des chansons comme Voninkazo adaladala, Tsy ferana, Mbola ho avy. C’est une complicité artistique et humaine très forte.

 Cassie Ramiandrasoa

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