L’homme est « l’être des lointains», écrivait le philosophe Martin Heidegger. Au-delà de la dimension ontologique de ces lointains évoqués par le penseur allemand, la nécessité d’aller vers un autre lointain, dans l’espace et dans le temps, est aussi une puissance qui domine les pulsions de l’homme qui le poussent à surpasser ses limites et l’incitent à céder à la tentation d’aller plus loin que ses capacités naturelles lui permettent d’explorer. Parmi ces chimères qui le hantent, la fascination que lui inspire
« ce silence éternel des espaces infinis », qui donne le vertige à Blaise Pascal, figure à une bonne place. Et c’est ainsi que l’homme veut conquérir plus d’espace, aller sur la Lune ou sur Mars...
Cet appel irrésistible à se surpasser est un phénomène universel, présent dans différentes cultures et reflété dans l’histoire d’Icare, qui cherchait à se rapprocher du soleil, ou de la tour de Babel que les descendants de Noé auraient tenté d’ériger pour atteindre le ciel, frontière qui sépare l’homme du divin. Et aujourd’hui, en 2026, la quête s’est concrétisée, encore une fois, dans un nouvel épisode de la conquête spatiale, à travers la mission Artemis II.
« Personne dans l’histoire du genre humain n’a jamais […] montré tant d’empressement à s’en aller, littéralement, dans la Lune », écrivait Hannah Arendt qui critiquait la modernité et les différents moyens qu’elle déploie pour fuir la condition humaine. Plus de cinquante ans après Apollo 11, qui a permis à l’humanité, selon les mots de Neil Armstrong, de faire un « bond de géant », et à laquelle ont succédé, jusqu’en 1972, plusieurs autres missions Apollo, Artemis II est donc, pour le XXIe siècle, le premier voyage habité autour de la Lune.
Jules Verne a imaginé, dans son roman De la Terre à la Lune (1865), la concrétisation d’un vieux rêve qui a aussi donné à Cyrano de Bergerac la matière de sa nouvelle Histoire comique des États et Empires de la Lune (1655), et que la réalité, qui a bien dépassé la fiction, continue de matérialiser. La question est : jusqu’où pourra aller l’humanité quand elle est portée par sa tendance à défier ce qui semblait impossible ?
Mais pendant que l’appel du lointain exerce sa force magnétique irrépressible, ce qui est proche s’écroule. Cette insatiable soif s’assouvit au détriment de nos ressources, de ce que nous offre notre planète pour nous nourrir. Car, selon Hannah Arendt, « la Terre mère est la quintessence de la condition humaine et la nature terrestre, pour autant que l’on sache, pourrait bien être la seule de l’univers à procurer aux humains un habitat où ils puissent se mouvoir et respirer sans effort et sans artifice ».
Fenitra Ratefiarivony