Pour l’historienne, les mouvements d’émancipation étaient avant tout une lutte pour la liberté de Madagascar.
Il y a une théorie qui dit que malgré quatre reines, il n’y a pas eu de matriarcat à Madagascar. Êtes-vous d’accord ?
Il est vrai que l’on dit souvent que les femmes à Madagascar ont toujours eu leur place, y compris dans l’exercice du pouvoir. Mais si l’on regarde par exemple le XIXe siècle, cette affirmation ne tient pas vraiment. Les reines Rasoherina, Ranavalona II et Ranavalona III ont été placées sur le trône, mais leur rôle se limitait essentiellement à apposer leur signature ; elles ne détenaient pas réellement le pouvoir.
Qui le détenait réellement ?
Le Premier ministre, certes, mais pas lui seul. Le véritable pouvoir était entre les mains des Tsimiamboholahy et des Tsimahafotsy, c’est-à-dire ceux qui détenaient le pouvoir économique. Grâce à leurs relations commerciales avec les Britanniques et les Français, ils contrôlaient l’économie, l’armée, l’Église et le savoir. Ils faisaient partie des premiers à avoir reçu une éducation moderne. Ils partageaient le pouvoir avec les zanak’andriana (nobles) à l’intérieur du Rova, ce qui leur permettait de conserver cette influence.
Ainsi, ils détenaient également une grande influence au sein de la société. Ce sont les hommes qui avaient le pouvoir, et non les femmes.
C’est donc inhérent à notre culture ?
La société de l’époque s’est largement inspirée de la société britannique. Dans cette vision, le pouvoir appartient aux hommes. Les femmes étaient encouragées à étudier surtout pour pouvoir s’occuper du foyer et élever les enfants. Elles étaient considérées comme l’ornement du foyer, comme on dit. L’homme était la tête de la femme. Cette vision s’est fortement imposée en Imerina.
N’y a-t-il pas eu des exceptions ?
Ranavalona Ire a réellement exercé le pouvoir. Elle a pu le faire notamment parce qu’à la mort de Radama I, elle a éliminé tous ceux qui faisaient obstacle à son règne. À cette époque, les Tsimahafotsy et les Tsimiamboholahy n’étaient pas encore aussi puissants. Les Tsimahafotsy la soutenaient encore. C’est à partir du règne de Rasoherina que les femmes ont cessé d’exercer réellement le pouvoir.
Pourtant, les reines Sakalava ont réellement régné ?
C’est vrai. Les femmes qui ont régné dans les royaumes sakalava détenaient réellement le pouvoir. Mais même en Imerina, à l’époque d’Andriamasinavalona et d’Andrianampoinimerina, c’était la sœur du roi qui devait en principe lui succéder.
Y a-t-il eu à Madagascar des luttes pour les droits des femmes, comme celles des suffragettes en Angleterre ou des ouvrières aux États-Unis ?
À Madagascar, la lutte a été menée à la fois par les femmes et les hommes, car il s’agissait avant tout d’une lutte pour la liberté qui a principalement débuté après la Deuxième guerre mondiale. Chez les Betsileo, à Talatan’Ampano, par exemple, Charline Razanamalala a participé à la préparation de l’insurrection de 1947. Elle a organisé la récupération d’armes à Beravina et planifié la coupure de la centrale électrique de Talatan’Ampano afin de plonger Fianarantsoa dans le noir. Elle a été arrêtée et emprisonnée pour ces actions, puis libérée en 1956. Elle a ensuite poursuivi son engagement politique au sein de l’AKFM jusqu’à la Deuxième République.
Cela me permet de passer à la dernière question. Si je vous demande de citer une grande figure féminine malgache, quel nom vous vient en premier à l’esprit ?
Gisèle Rabesahala. Elle a lutté pour la liberté dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. A travers la presse. Certes, elle n’a pas eu de grands diplômes comme Bao Andriamanjato, première femme ingénieure malgache, ou Ramiaramanana Ralivao Marthe, première femme médecin, ou encore maître Berthe Raharijaona, la mère de Henri Raharijaona, ambassadeur de Madagascar en France. Mais c’est une femme d’une grande culture générale et d’une très grande ouverture d’esprit. Elle a fait partie de l’équipe communisante et de la branche de la CGT à Madagascar. Mais elle a dialogué avec tout le monde. C’est une grande figure de l’AKFM du pasteur Richard Andriamanjato, comme on le sait. La concrétisation de son combat est la fondation du Fifanampiana Malagasy.
Rondro Ramamonjisoa