On vit dans un environnement plus propice que dans beaucoup d’autres endroits de la planète à ce que la « justice » soit exécutée par la foule, dont une grande partie constate la passivité des détenteurs légaux du pouvoir judiciaire. Pas étonnant si nos pages d’informations, celles qui se trouvent dans la rubrique très appréciée des faits divers, sont trop souvent occupées par des cas de vindicte populaire, une pratique que certains regards jugent moyenâgeuse mais qui n’a rien de barbare chez des individus qui n’ont pas eu le privilège d’être touchés et formatés par la « civilisation ». Récemment donc, les cœurs furent affectés et les mêmes interrogations sociales refirent surface.
Les leçons de l’histoire ne sont pas encore assimilées par notre pays, où l’instruction souffre d’une crise aiguë qui prive cette foule, qui peut céder à tout moment à ses impulsions, du savoir. Le monde a connu des épisodes durant lesquels les émotions et les élans du cœur, qui ont exclu la raison de l’équation, ont mené à des décisions et à des actes qui confirmèrent qu’ils ont trop tendance à dévier de l’idéal de la justice. Parmi ces innombrables cas, on peut notamment citer ce qui s’est passé à Salem en 1692, quand furent exécutés, pour sorcellerie, quatorze femmes et cinq hommes qui n’ont pas pu être sauvés par l’absence de preuves. Une affaire dont se servira Arthur Miller pour dénoncer le maccarthysme à travers sa pièce Les Sorcières de Salem (1953). Chez nous, la rumeur a toujours cette puissance.
Le contrat social, selon les théoriciens Hobbes et Rousseau, a donné à l’État le devoir d’assurer la sécurité, et il est, pour Max Weber, le détenteur du monopole de la « violence légitime ». Mais quand, depuis des décennies, les failles et pathologies qui affectent le secteur qui peut exercer légalement la justice résistent à tous les soins, doit-on s’étonner si usurper cette fonction est une tentation à laquelle, chez nous, on cède facilement ? Cela est donc un autre symptôme, parmi beaucoup d’autres, qui trahit l’état maladif dans lequel notre société est plongée.
Quand la foule s’affranchit de la loi, la voie de la violence devient aisée à emprunter. Quand la loi est sans pouvoir, l’état de nature, imaginé toujours par Rousseau ou Hobbes, se réalise et la fiction rattrape la réalité. Peut-on donc espérer la concrétisation d’autres fictions plus belles ? La balle est dans le camp des institutions judiciaires, éducatives....
Fenitra Ratefiarivony