J’ai vu un concurrent du «Dakar» (dans les dunes saoudiennes) enrager après une sortie de route et son abandon. Pourtant, ce cri de rage, cette insulte à soi-même, c’est une preuve de vie. Le cri d’un rescapé, comme le premier pleur du nouveau-né.
Ceux qui en ont déjà fait la mauvaise expérience connaissent ce bruit caractéristique, parce que désormais familier, de la tôle froissée, de la tôle qui tape durement et du verre qui éclate. Avant un grand silence.
Le sommeil, le manque de sommeil, c’est lui l’ennemi à ne jamais combattre. Le subconscient autorise un, deux, ou trois miracles in extremis, mais, en un clin d’oeil, expression d’ailleurs fautive puisque l’oeil se ferme, tous les sens assoupis, et qu’au-delà de la somnolence, la mort passe «divin-janahary». Mésaventure, souvent tragique, pour les forçats de nos routes nationales à parcourir en de longues heures d’attention épuisante à chaque seconde.
Cri de rage donc, insulte à soi-même pour toutes les haltes dépassées par orgueil solitaire. Conscience d’être en vie, avant d’en éprouver du soulagement, surtout sans dégâts collatéraux. Regrets éternels mais pas encore «la fin du voyage».
Vivant, je pus m’atteler au rituel «hafoloana ambony, hadimiana ambany», juste avant ou peu après le Nouvel An, «mettre de l’ordre dans mes affaires». Le même conseil, dit-on, du médecin s’adressant à un patient qui n’en a plus pour longtemps, «lany quota».
L’histoire qui suit n’a rien à voir avec ce qui précède, sauf la fin : en sortie de route.
En 1945, Renault est nationalisée par l’État français qui nomme à sa tête Pierre Lefaucheux. Héros de la résistance et rescapé de Buchenwald : «ce héros improbable fut chargé de produire une voiture à même de changer l’image et le destin de Renault» (1001 Voitures, éditions Flammarion, 2013).
La Frégate, avec moteur à l’avant, contrairement à la tradition Renault, est présentée en 1950 mais ne fut mise en vente qu’en novembre 1951. Retard que la publicité tourna joliment : «Vous en rêviez à l’automne ; vous y avez songé tout l’hiver ; vous allez l’essayer au printemps ; vous en serez heureux cet été». Son lancement précipité (sous-motorisation, problèmes de finition, boîte récalcitrante) lui valut une triste réputation que résume ce titre : «Renault Frégate : naufrage dans le haut de gamme» (CarJager, 21 novembre 2019).
Cinquante ans plus tard, la Frégate se trouvera une descendante improbable dans l’Avantime. Ce coupé-monospace connut beaucoup de «problèmes de jeunesse» pour un modèle de dix ans en avance sur son temps. Bravoure jusqu’à bravache, trop d’audace mais non sans panache, pour un véhicule résolument atypique, fascinant ou rédhibitoire. Son péché originel fut d’être «Aftertime», sa première production en septembre 2001 accusant deux ans de retard. L’Avantime arriva également sous-motorisé avec la circonstance aggravante d’une unique proposition essence au pays du diesel. Frégate et Avantime auront en commun la même remarque désobligeante : «L’Avantime, le plantage haut de gamme de Renault» (Le Parisien, 23 juillet 2019).
Cinquante ans après sa nationalisation, Renault, entretemps partiellement privatisée, était introduite en bourse. Louis Schweitzer, qui vient de mourir le 6 novembre 2025, fut le grand timonier de ce changement de cap qui transforma une régie nationale moribonde en «créateur d’automobile» à l’international.
Ce haut fonctionnaire, passé par l’Inspection des finances, n’avait rien de l’improbabilité de son lointain prédécesseur. En février 1955, Pierre Lefaucheux prit le volant d’une Frégate qui dérapa sur du verglas et se retourna. La carrosserie joua son rôle protecteur, mais Lefaucheux mourut, heurté à la nuque par sa valise qu’il avait posée sur la banquette arrière (pas dans le coffre).
Nasolo-Valiavo Andriamihaja