Silence des pages

Alors que sous d’autres cieux plus cléments, un déluge de livres se produit, de là où nous sommes, c’est la même sécheresse caractéristique qui se manifeste. Quand ailleurs, la rentrée littéraire d’hiver inonde les librairies de nouveaux ouvrages qui peuvent abreuver et rafraîchir les cerveaux qui peuplent ces lieux bénis, d’autres endroits souffrent encore de la pénurie de nourriture intellectuelle. La carence en livres est devenue normale, comme l’indifférence criminelle qu’on réserve au savoir, pourtant une des causes principales de la dégringolade continue du pays.

Actuellement, la France vit une nouvelle saison d’abondance littéraire. Les nouveaux livres accaparent les rayons et beaucoup réussiront à conquérir les cœurs et les esprits en leur offrant un espace de liberté, des voyages hors des cadres imposés par la « vie réelle », comme ce que vivent les élèves de M. Keating dans le film Le Cercle des poètes disparus (P. Weir, 1981). Une opportunité qui est donc inaccessible pour les âmes qui vivent dans ces pays où l’imagination est obstruée, faute de livres pour la déboucher. D’autres, parmi ces privilégiés, auront la chance de connaître un accroissement de leur savoir, un autre trésor que peut renfermer un livre. Tandis que chez nous, cette richesse ne cesse de se faire désirer.

Pour Platon, l’âme a besoin d’être nourrie par le savoir ; quand il est absent, l’esprit s’enferme dans une famine aussi agonisante que quand le corps est privé d’eau. Perpétuer le mépris à l’endroit des livres, qui sont des vecteurs de savoir, est ainsi une attitude toxique. C’est laisser le poison de l’ignorance circuler librement et lui permettre de continuer à ravager nos vies. Dédaigner les livres, c’est bloquer le savoir qui est, selon Francis Bacon, le pouvoir. Et refuser ce pouvoir est synonyme du rejet de ce qui peut nous libérer de la caverne de l’ignorance aveugle. Entretenir l’absence des livres, comme dans le roman Fahrenheit 451 (R. Bradbury, 1953) dans lequel ils sont carrément calcinés, c’est contribuer au bâillonnement de la pensée.

Dans cette tragédie où les livres sont les victimes, les œuvres littéraires, qui ont été écrites chez nous et érigées au rang de classiques et dont les titres peuplent nos cahiers de malagasy, disparaissent ou sont en voie d’extinction faute de nouvelles éditions. Pour reconquérir le savoir et la mémoire perdus, on peut réactiver ces sources, car contrairement aux trésors de la bibliothèque d’Alexandrie à jamais perdus après son incendie, il y a encore, parmi les nôtres, ceux qui peuvent être sauvés de l’oubli. Mais jusqu’à quand ?

Fenitra Ratefiarivony 

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