Elles sont apparues au 19ᵉ siècle, dans les ateliers de couture où les différentes unités de production étaient hiérarchisées de manière stricte. Ainsi, pour les distinguer des premières « forces » productives qui donnaient les directives: les contremaîtres, les « premières mains », les ouvrières d’exécution qui réalisaient les tâches manuelles répétitives et délicates, tout en bas de la hiérarchie atelier, étaient surnommées « les petites mains ».
De nos jours, dans les ateliers de Haute couture, c’est à elles que sont confiées les tâches minutieuses et complexes derrière chaque pièce majeure. Sur les cartes postales que l’artiste franco-béninois Roméo Mivekannin expose en ce moment à la Fondation H à Ambatomena, les écrits qui traversent le temps et exorcisent ceux de la colonisation ont été minutieusement repris, de fil en aiguille, par la brodeuse Harivololona Rasamison. Elles évoquent la patience, la résilience, le geste précis.
Elles sont dans le passé plat, le bourdon ou le feston. Dans le point avant/arrière, le surjet ou la boutonnière. Mais elles sont aussi derrière l’odeur du pain frais, le croustillant du mofo menakely ou le goût sucré de la pistache qui enrobe notre koba national. Depuis longtemps, les petites mains ont franchi les verrières des ateliers textiles pour se joindre aux autres qui façonnent tout autant le rythme de notre quotidien.
Souvent sur les hanches après un effort soutenu, elles ont aussi ce pouvoir d’effacer les larmes et d’apaiser, en un seul contact, les douleurs. Aux premières lueurs de l’aube, elles font disparaître miraculeusement les immondices accumulées dans les rues la veille. Grâce à elles, les vêtements se défroissent, les maisons s’élèvent, les voies s’ouvrent vers de nouveaux horizons. Dans notre quotidien à cent à l’heure, elles sont partout, mais on ne les voit nulle part.
Au journal, il fut un temps où les petites mains écrivaient fébrilement sur des calepins. Maintenant, elles tapotent sur les claviers d’ordinateur. La nuit, elles ne lâchent pas les souris d’ordinateurs pour mettre les formes sur les écrits et les images. Elles veillent au fonctionnement des machines chargées d’imprimer le tout. Ensuite, elles assemblent les exemplaires et les trient.
Parmi elles, reconnaissables entre toutes, malgré leur extrême discrétion, deux petites mains rugueuses. Cette chronique leur est dédiée. Elles auront contribué 24 ans durant à préserver un environnement sain dans les locaux du journal. Elles méritent, elles aussi, de laisser leurs traces à l’encre noire. Comme Sophie Rasoarimanana, à qui elles appartiennent, elles peuvent se reposer maintenant.
Nasolo-Valiavo Andriamihaja