Madama l’historienne

Il y a des personnes qui nous marquent bien au-delà de ce qu’elles nous ont enseigné. Samedi, au palais d’Andafiavaratra, on a rendu hommage à l’une d’elles : le professeur Lucile Rabearimanana.

Rien d’étonnant à ce qu’on l’honore chez le Premier ministre : elle en a formé deux. Et pas seulement des historiens : géographes, journalistes et tant d’autres ont suivi ses cours. Ses anciens étudiants comptent des ministres, des responsables à l’UNESCO, à l’ONU, à la Banque mondiale.

Pour ses étudiants, elle est Madama l’historienne. Madama, version malgache de « Madame», dit à la fois le respect et la tendresse. Le surnom n’a pas d’origine précise : son nom fait partie de ceux qui reviennent quand on évoque l’histoire à Madagascar. Elle était parmi les rares femmes de la discipline à l’époque, et son nom s’impose quand on associe femmes et histoire. Aujourd’hui encore, certains l’appellent « Madame Presse d’opinion » ou « Madame 47 », deux noms qui disent ses sujets de recherche.

Madama, c’est aussi une allure : le sac de marque, les costumes de grande dame, le châle toujours assorti, les parfums de l’excellence. Pour obtenir son attention et sa bonne humeur, rien ne valait un compliment sur sa tenue du jour. La flatterie avait beau être tactique, elle n’était jamais fausse : elle était vraiment la grande dame. Elle a appris à ses étudiants, et surtout à ses étudiantes, à soigner l’être et à être remarquables, avec la distinction des 

« gentlemen » et des « ladies ».

C’est cette grande dame que l’on était venu saluer samedi à travers un ouvrage collectif 

« Madama l’historienne» Hommage à Lucile Rabearimanana. Le livre présenté réunit une dizaine d’historiens, anciens étudiants et collègues. Un hommage de son vivant : chez nous, on découvre souvent les qualités des gens au discours funèbre, quand ils ne peuvent plus répondre. Cette fois, la principale intéressée a pu l’entendre.

À 18 ans, elle enseignait déjà l’histoire et la géographie. Membre titulaire de l’Académie malgache, docteur d’État, elle a fait de l’histoire du temps présent, celle qui n’a pas encore refroidi, son terrain : la décolonisation, l’histoire de la presse, les soulèvements de 1947 et de 1972.

À bientôt 80 ans, elle enseigne et intervient toujours. Elle prétend, en souriant, que c’est pour tenir l’Alzheimer à distance. Madama l’historienne, c’était aussi un briefing sur ce qu’avait dit RFI : mieux valait connaître l’actualité du jour.

Reste la manière d’enseigner. Une ancienne étudiante raconte son oral d’histoire. Le cœur battant, elle entre dans le bureau. Madama la fait asseoir, ne dit rien, regarde un peu dans son armoire, la laisse respirer. Puis elle lui dit : « Afaka amin’izay ny tahotra ? Andao amin’izay ary hiresaka.» Autrement dit : la peur est-elle passée? Viens, on discute maintenant. Devenue professeure, elle en a gardé une leçon : savoir écouter la peur de l’autre.

Les leçons dépassaient l’histoire. Elle est enfin Madame « Vie à deux » : on en a appris, des choses. Elle parlait sans cesse de son mari, avec ses défauts, mais surtout pour son esprit et sa grande intelligence. Gabriel Rabearimanana, dit Gaby, était l’un des professeurs les plus respectés, et les plus craints, des universités de Madagascar : direct, exigeant, à cheval sur les règles. Elle était celle qui le tempérait, le soutenait, prenait soin de lui. Elle n’a jamais pâli devant une telle figure. Elle porte le nom de son mari, mais le nom qu’elle s’est fait n’appartient qu’à elle, forgé par sa bonté, son intelligence et ses efforts. Ils partageaient les mêmes engagements politiques, nés au temps de la décolonisation, et la même exigence de chercheurs.

Celle qui écrit ces lignes a d’abord eu le privilège d’être l’étudiante de Gaby et de Lucile. Puis, ils ont fait bien plus qu’enseigner : ils l’ont accueillie comme leur enfant. Il est des liens que le sang ne définit pas. Ils se mesurent à ce que l’on donne, à ce que l’on reçoit, et à ce qui reste.

Samedi, le témoignage de son fils a conduit celle qui écrit ces lignes à se poser des questions: que veut dire être l’enfant de grands noms? Samedi prochain, la parole aux enfants.

Mbolatiana Raveloarimisa

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