De l’entrée de Juyongguan aux hauteurs de la tour numéro 12, l’ascension de la Grande Muraille est une épreuve physique autant qu’un voyage à travers l’histoire. Sur ces marches de pierre qui épousent les reliefs montagneux, des visiteurs venus de Chine et d’ailleurs partagent le même effort, faisant de cette aventure une expérience profondément humaine.
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| Chaque visiteur monte ou descend à son rythme. |
Époustouflante. C’est le premier mot qui vient à l’esprit lorsque les premières portions de la Grande Muraille de Chine se dévoilent progressivement au milieu des collines de Juyongguan. Ce passage fortifié, situé au nord de Pékin, s’inscrit dans un paysage montagneux où les crêtes semblent se succéder à l’infini.
Il est des lieux dont la réputation précède tellement la découverte qu’on se demande, en arrivant, si la réalité va être à la hauteur de l’imaginaire. La Grande Muraille de Chine est de ceux-là. Auréolé de son histoire millénaire, le site impose le respect. Les murailles de pierre serpentent sur les flancs des montagnes, épousent les courbes du relief et disparaissent derrière les sommets avant de réapparaître plus loin. Les tours de guet, figées dans le temps, ponctuent cette ligne défensive à intervalles réguliers.
Face à cette œuvre gigantesque, dont le circuit de Juyongguan ne représente qu’une infime partie, les visiteurs mesurent le défi qui les attend. C’est en entreprenant l’ascension que l’on prend véritablement conscience de ce que représente la Grande Muraille et de la prouesse de ses bâtisseurs. Derrière la beauté du paysage se dessinent plusieurs siècles d’histoire, mais aussi une confrontation très concrète entre l’homme et la montagne.
Un héritage millénaire
La Grande Muraille n’est pas le fruit d’un chantier unique. Elle résulte de travaux successifs, entrepris par différentes dynasties chinoises pour protéger leurs territoires des incursions venues du nord. Vers 220 avant notre ère, l’empereur Qin Shi Huang fait relier des fortifications préexistantes afin de constituer un système défensif plus cohérent. Les travaux se poursuivent au fil des siècles, notamment sous la dynastie Ming, entre 1368 et 1644, période durant laquelle une grande partie des fortifications encore visibles aujourd’hui est construite.
L’ouvrage s’étend sur plus de 20 000 kilomètres, selon le périmètre historique retenu par les autorités chinoises. Il comprend des murailles, des tours de guet, des forteresses et des passages stratégiques. En 1987, la Grande Muraille est inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Vingt ans plus tard, en 2007, elle est désignée comme l’une des sept nouvelles merveilles du monde à l’issue d’un vote international organisé par la fondation New7Wonders.
Douze tours pour mesurer le défi
Le passage de Juyongguan constituait un point stratégique sur les routes menant à Pékin. Aujourd’hui, ceux qui franchissent ses portes ne viennent plus repousser un envahisseur. Ils viennent se mesurer à la montagne, découvrir un patrimoine millénaire et s’immerger, le temps d’une ascension, dans la majesté des lieux.
Après une heure de route depuis Pékin, l’ascension marque le début d’un autre voyage, à travers le temps, dont les pierres et les tours sont les témoins. Ce voyage se mesure en marches gravies, en haltes nécessaires pour reprendre son souffle et en efforts soutenus. Les premières marches donnent le rythme. Puis la pente se redresse. Les escaliers se succèdent, parfois étroits, parfois abrupts, avec des marches de hauteur et de profondeur irrégulières. Le moindre faux pas peut entraîner une chute et des blessures.
Pas question de se laisser emporter par l’enthousiasme des premiers instants. La montagne rappelle rapidement ses exigences. Les mollets et les cuisses se tendent, le souffle devient plus court et les pauses s’imposent. Il faut apprendre à avancer à son propre rythme, sans céder à la tentation de gagner trop vite de la hauteur. Ce n’est pas une course contre la montre, mais un défi personnel. Une lutte contre soi-même pour se surpasser et atteindre le sommet. À chaque pas, les marches continuent de s’élever et les pentes deviennent plus raides.
L’objectif est d’atteindre la tour numéro 12, l’un des points hauts de l’itinéraire occidental. Située à environ 615 mètres d’altitude, elle récompense les marcheurs par une vue spectaculaire sur les crêtes et les fortifications. Le parcours occidental de Juyongguan forme une boucle de plus de quatre kilomètres. Sur le papier, la distance peut sembler modeste. Certains s’en amusent même. Sur le terrain, le dénivelé, la succession des escaliers et les marches irrégulières changent radicalement la perception de l’effort. Chaque palier devient une petite victoire.
Quand l’effort rapproche les hommes
L’ascension ne se résume pas à une confrontation individuelle avec la pente. Elle est aussi une expérience collective, faite de rencontres fugaces, de sourires et de gestes d’entraide spontanés.
Sur les marches, les visiteurs de tous âges et de différentes nationalités se croisent. Certains avancent avec assurance, d’autres prennent leur temps. Des familles chinoises partagent le parcours avec des voyageurs étrangers venus de tous horizons. Les langues et les accents se mêlent, les habitudes diffèrent, mais chacun se retrouve confronté à la même difficulté. L’effort et la fatigue deviennent un langage commun.
Un regard encourageant, un sourire échangé ou un geste pour laisser passer quelqu’un suffisent parfois à rompre la distance entre des personnes qui ne se connaissent pas. Lorsque la pente se fait plus rude, l’entraide prend tout son sens. On attend celui qui ralentit, on encourage celui qui hésite, on partage un instant de répit avant de repartir.
Dans cet espace chargé d’histoire, les différences culturelles et les frontières géographiques semblent momentanément s’effacer. La Grande Muraille, autrefois conçue pour défendre un territoire et en marquer les limites, devient ainsi le lieu d’une rencontre entre des individus que l’effort et la volonté rapprochent. Tous partagent le même objectif : atteindre le sommet, voir ce qui se trouve au-delà de la prochaine crête et aller jusqu’au bout de l’expérience.
Bien plus qu’une victoire
Au terme de l’ascension, lorsque la tour numéro 12 apparaît enfin, un sentiment d’accomplissement gagne les marcheurs. Il faut néanmoins rassembler ses dernières forces pour gravir les dernières marches. Une fois au sommet, le regard embrasse les montagnes et plonge dans les vallées. La muraille semble s’étirer à l’infini. Elle s’éloigne et disparaît derrière une crête, puis réapparaît au loin. Lorsque le vent frais d’automne balaie les lieux, on se prend à penser aux soldats autrefois postés dans les tours.
Une fois le souffle repris, les réactions fusent et les photos sont prises en rafale. « Lorsque je suis arrivé en Chine, la Grande Muraille était le premier endroit que je voulais visiter. Une fois sur place, je me suis fixé pour objectif d’atteindre le sommet coûte que coûte. Et maintenant, j’y suis. Je suis arrivé à la tour numéro 12. Regardez ce paysage. C’est magnifique », se réjouit Emmanuel Manneh, journaliste originaire de Sierra Leone.
Plusieurs journalistes venus des quatre coins du monde, participant au programme d’échange organisé par le Centre international de la communication et de la presse de Chine (CIPCC), ont ainsi tenté l’ascension de la Grande Muraille lundi. Si peu d’entre eux sont allés au bout du parcours, tous ont apprécié l’expérience. « C’était une belle expérience. Ce n’était pas facile, mais la satisfaction d’être arrivé au sommet nous fait rapidement oublier la fatigue », affirme Webster Clayeh, journaliste du Libéria.
Retraité, Sam, qui vient de Dallas, aux États-Unis, en est à son deuxième séjour en Chine. Avec trois de ses compatriotes, il a voulu, cette fois, tenter l’ascension de la Grande Muraille. « Bien sûr, mon objectif est d’arriver au sommet. Mais il s’agit d’abord de découvrir cet édifice historique et d’apprécier le paysage », déclare-t-il. Il ajoute, avec un grand sourire : « Je vais essayer de me dépasser et d’aller le plus haut possible. Je compte bien prendre mon temps. » Sam souligne surtout l’ambiance qui règne sur la tour. Il évoque « une euphorie positive », qui pousse chacun à échanger avec les autres.
Il faut ensuite redescendre. La descente exige, elle aussi, de la prudence. Les marches irrégulières sollicitent les genoux déjà éprouvés par l’effort et obligent à rester concentré. Conquérir la Grande Muraille ne signifie pas dominer la montagne ou battre un record. Cela suppose plutôt de trouver son rythme, de reconnaître ses limites et de tenter de les dépasser pour poursuivre malgré la difficulté.
Au terme du parcours, les visiteurs repartent les jambes fatiguées, mais surtout riches des souvenirs d’une expérience culturelle et humaine. Ils mesurent alors le privilège d’avoir foulé ces pierres chargées d’une mémoire millénaire.
Garry Fabrice Ranaivoson
