Il y a 53 ans, Tananarive a eu les honneurs de figurer parmi les titres de l’agent secret OSS 117, alias Hubert Bonisseur de La Bath, héros d’une série de romans d’espionnage créée en 1949 par Jean Bruce, dont quelques-uns ont été mis à l’écran.
« Dérive à Tananarive » est donc un roman d’espionnage parmi tant d’autres. Le titre est curieusement prémonitoire plus d’un demi-siècle plus tard. On laisse les intrigues du roman, qu’il faut lire si on veut en connaître les détails, pour se focaliser sur le titre. Il faut d’abord préciser que cela n’a rien à voir avec le projet de loi sur la cybercriminalité soumis au vote à l’Assemblée nationale, que d’aucuns voient comme une dérive sur la liberté d’expression. Si la loi est votée et il n’y a aucune raison qu’elle ne le soit pas, il y aura une caméra de surveillance sur la tête de chacun. Tous les mouvements, toutes les correspondances, tous les échanges entre individus, toutes les publications sur Internet seront scrupuleusement surveillés par l’UPIN (Unité de protection et d’investigation numérique). En quelque sorte, une version officielle et humaine du fameux Predator utilisé par l’ancien régime pour surveiller les citoyens.
La dérive d’Antananarivo saute aux yeux, en revanche. Elle est patente dans tous les domaines. La capitale se débat contre l’anarchie, l’incivisme, le laisser-aller dans une ville sans plan d’urbanisation depuis 1972, sans trottoirs, sans parkings, sans panneaux de signalisation. La majorité de la population n’est pas apte à s’adapter aux contraintes de la vie urbaine. La CUA fait des pieds et des mains pour redonner son lustre à la ville, mais il s’agit d’un véritable travail d’Hercule.
De sensibilisation en intimidation, la CUA a du mal à faire respecter l’ordre et l’hygiène dans la ville. Les marchands s’entêtent à rester sur les trottoirs qui servent de parking pour certains. Les taxis brousses renoncent à s’installer dans une nouvelle gare routière et préfèrent rester dans le bourbier où ils se trouvent depuis plusieurs années. Les habitants sont insensibles au Code Municipal d’Hygiène de la CUA qui annonce des sanctions pour les récalcitrants. Un pari difficile quand on sait que la CUA s’adresse à un mur infranchissable et construit en béton armé. Ce n’est pas que les habitants font preuve de mauvaise volonté mais ils ignorent, par manque d’éducation et d’instruction, les avantages de vivre dans une ville propre, ordonnée et où la discipline est observée au pied de la lettre.
S’ils vivent dans des taudis et des lupanars, comment peut-on espérer qu’ils suivent le CMH à la lettre ? Partout, ceux qui vivent dans la saleté et l’insalubrité ne sont guère gênés par leur situation. La pauvreté et le niveau d’éducation constituent de sérieux obstacles à l’application du CMH qui existe depuis longtemps, mais qu’aucun maire n’a voulu réaliser. Au moins, la CUA aura le mérite d’essayer de sortir Tananarive du gouffre. Mais on doute qu’elle va gagner son défi. On parie ?
Sylvain Ranjalahy