Apprendre la vie à celle qui la donne

Le 25 septembre 2025, la génération Z malgache s’est levée. Sans demander la permission, sans attendre qu’on lui tende un micro, elle a refusé un patriarcat qui fait peur et qui impose le silence. Un an plus tard, jour pour jour, des questions restent posées.

Des concertations nationales sont en cours. Les textes de la Constitution sont sur la table. Et la question se pose. Quand les voix qui structurent ces concertations sont celles qui, depuis toujours, s’opposent aux droits reproductifs des femmes, quand ceux qui tiennent la plume sont ceux qui ont toujours dit non, peut-on avoir confiance en une réelle concertation ? Ou devons-nous craindre l’exclusion ? On peut s’interroger sur la nature d’une concertation dont les architectes pourraient avoir déjà choisi la conclusion avant d’ouvrir le débat.

C’est dans ce contexte que paraît l’ouvrage 3 000 femmes, l’avortement clandestin à Madagascar. Le titre n’est pas une métaphore. C’est un décompte. Trois femmes malgaches meurent chaque jour d’un avortement clandestin. Depuis janvier 2024, date à laquelle ce livre a commencé à s’écrire, jusqu’à sa parution le 25 septembre 2026, cela fait près de 3 000 vies. Le calcul est simple. Sa brutalité aussi.

On nous a longtemps dit que l’avortement était contraire à la culture malgache. Que nos ancêtres n’auraient jamais toléré cela. C’est faux. Avant la colonisation, les femmes malgaches connaissaient les plantes. Elles savaient interrompre une grossesse. Ce n’était pas un crime. C’était un soin, un savoir transmis de mère en fille, diabolisé comme tant d’autres savoirs ancestraux. Nos ancêtres avaient une expression : « avotana ny ain-dehibe ». Sauver la vie principale. Celle de la mère. C’était clair. C’était la loi du bon sens.

En 1896, la France colonise Madagascar et impose son Code pénal, dont l’article 317 interdit l’avortement sans la moindre exception, ni le viol, ni l’inceste, ni la mort de la mère. En 1958, Madagascar devient indépendante mais garde la loi coloniale. En 1975, la France autorise l’avortement chez elle. En 2024, elle le constitutionnalise. En 2026, Madagascar garde la loi coloniale. Une autre question mérite une réponse honnête: ne sommes-nous pas les esclaves volontaires d’une loi dont ceux qui l’ont écrite se sont eux-mêmes affranchis ?

On nous a dit que ce sont les « païennes » qui avortent. Celles qui n’ont pas Dieu. C’est un autre mensonge. 81 % des femmes qui avortent à Madagascar se déclarent chrétiennes. L’âge moyen est de 27 ans. La majorité sont en couple. Ce ne sont pas les « autres ». Ce sont des femmes adultes, en couple, chrétiennes. Le portrait exact de celles que l’on croise à la messe du dimanche. On nous a dit que la foi interdit l’avortement, que le christianisme et l’islam n’auraient jamais toléré cela. C’est un mensonge de plus. La foi n’est pas une. Les livres sacrés ne se lisent pas d’une seule manière, même si l’on voudrait nous le faire croire.

La loi interdit l’avortement, mais l’interdiction n’est pas la même pour tout le monde. Celle qui a l’argent trouve un médecin expérimenté, une clinique privée équipée, un billet d’avion pour aller sous d’autres cieux plus cléments. Celle qui ne l’a pas trouve une arrière-salle, une natte au sol, les mains nues d’un inconnu dans son ventre, la douleur, la boucherie et la mort. La loi est la même. La réalité, non.

44 pays africains ont ratifié le Protocole de Maputo. Madagascar l’a signé, sans réserve, mais ne l’a jamais ratifié, ce qui la place parmi les 22 derniers pays au monde qui interdisent totalement l’avortement. En 2017, le Sénat a refusé de voter l’interruption thérapeutique de grossesse, thérapeutique, c’est-à-dire quand la mère va mourir. En 2021, une proposition de loi pour les exceptions vitales est déposée à l’Assemblée nationale. Elle disparaît sous pression des églises. Les femmes se mobilisent. Elle réapparaît. Le bureau permanent l’interdit d’ordre du jour, sans débat, sans vote. Une loi tuée avant d’être lue.

L’article 317 est toujours là, intact depuis 1896, et il tue trois femmes par jour. Pendant que ces concertations dessinent l’avenir du pays, il reste à savoir si cet avenir inclura celles qui le mettent au monde. C’est bien prétentieux d’apprendre la vie à celle qui la donne.

Mbolatiana Raveloarimisa

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