Le rapport de l’homme à la Lune est sur le point de connaître une autre grande évolution, peut-être plus décisive, symboliquement, que celle qu’elle a vécue le 21 juillet 1969. La NASA envisage de mobiliser les technologies pouvant permettre à l’homme de s’établir sur la surface lunaire. Dépassant les missions Apollo, cette entreprise ne cherche plus seulement à explorer, mais à exploiter, à satisfaire des ambitions commerciales. C’est ainsi la perception de cet espace, nimbé d’une aura qui a fasciné depuis la nuit des temps, qui se trouve aussi bouleversée. On est passé d’une considération quasi divine de la Lune à sa réduction à une simple ressource pouvant servir les intérêts humains.
Le rayonnement poétique de la Lune, qui a inspiré des vers et des textes à des poètes, semble ainsi prendre le chemin d’une déchéance. Une trajectoire qui l’éloigne de ce halo qui fit que Victor Hugo la décrive comme « Cette faucille d’or dans le champ des étoiles. » Inspiré par cette même source, Baudelaire écrivit : « Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ; / Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins, / Qui, d’une main distraite et légère, caresse / Avant de s’endormir le contour de ses seins. » La Lune risque ainsi de subir, comme le monde, ce que Max Weber appelle un désenchantement.
La Lune, dans cette perte de son pouvoir particulier de fascination, est réduite à un terrain d’application de la technique. Elle subit alors aussi ce que le philosophe Martin Heidegger nomme « l’arraisonnement ». Comme le fleuve Rhin et les autres éléments de la nature qui ont été sommés par la technique de livrer leurs ressources, notre satellite sera-t-il aussi, pour certains regards, une simple réserve? Les différents projets de la NASA qui, sur le long terme, s’étendront vers Mars, ont le pouvoir de faire passer l’espace de foyer poétique à un simple fonds exploitable.
L’exploration spatiale a cependant aussi un autre potentiel: celui de provoquer ce qu’on nomme l’effet de surplomb ou l’overview effect. Les astronautes ont souvent parlé de cette expérience particulière, éprouvée quand, depuis l’espace, le spectacle de la Terre, qui transcende les frontières, manifeste sa fragilité lorsqu’on la voit suspendue dans le noir. Ce renouvellement de la perception pourrait ainsi, à nouveau, réenchanter la Terre. Depuis la Lune (ou depuis Mars ?), on pourra alors mieux comprendre la nécessité d’habiter notre planète avec mesure.
Fenitra Ratefiarivony