Rendez à César

Il était une fois un royaume qui venait de traverser une tempête. Le vieux pouvoir était tombé. Un capitaine avait pris les rênes du royaume, en promettant de le relever. Le peuple, épuisé par la peur et le deuil, cherchait quelque chose à quoi se raccrocher.

Dans ce royaume, il existait une loi ancienne, gravée dans le tout premier article du grand livre des lois : «Le peuple constitue une Nation organisée en État souverain, unitaire, républicain et laïc.» Un mot, laïc, posé là depuis des décennies, qui avait traversé toutes les révisions sans jamais disparaître.

Le nouveau chef du royaume était un homme de foi autant que d’armes. Il se mit à voyager de temple en temple. Dans une cathédrale au bord de la mer, il déclara que l’État «a besoin de toutes les confessions religieuses pour aider le pays». Pour les trente ans d’une église en plein essor, il remit à son pasteur fondateur les plus hauts habits d’honneur du royaume, et ouvrit les coffres publics : quarante mille besants d’or. Au grand conseil des Églises, il confia quatre bâtisses royales et cent cinquante mille besants d’or, pour organiser en son nom la grande concertation censée redessiner l’avenir du royaume. Le jour où le royaume pleura ses disparus, un culte fut célébré sur le parvis de la maison du peuple, tout le parterre en blanc, tout le gouvernement présent.

Le devin du royaume était celui qu’on consultait dans les moments graves. Pris un par un, aucun de ces gestes ne le choquait vraiment. Le chef lui-même reconnaissait que la question de la laïcité restait «un grand débat», et parlait même d’une «hypocrisie» à l’exiger d’un État dont l’hymne invoque Dieu à chaque couplet. Le devin aurait pu sourire, à ce moment-là, et lui rappeler une chose simple. Le dieu que chante l’hymne du royaume s’appelle Zanahary, le dieu créateur des ancêtres, qu’on priait bien avant qu’aucun missionnaire ne pose le pied sur ces terres. Ce n’est pas le dieu des colons que le royaume chante, c’est le dieu des razana. Et ce dieu-là, la religion des colons l’a longtemps et continu de traité de démon, de diable à faire disparaître. Commode, d’invoquer aujourd’hui ce vieux Zanahary pour justifier l’arrivée d’une religion qui, pendant deux cents ans, le traitait de suppôt des ténèbres. Mais dans un royaume qui a peur et qui pleure, s’appuyer sur ceux en qui le peuple pourrait encore avoir confiance, c’est un choix qu’on pourrait comprendre.

Le devin connaissait aussi la vraie histoire du monde, celle qui porte des noms et des dates. Rome avait inventé ce jeu la première : en l’an 313, l’empereur Constantin gagne une grande bataille et adopte le christianisme pour asseoir son pouvoir, faisant de la religion un outil du pouvoir militaire. Plus tard, l’Espagne du général Franco a fait pareil. De 1939 à 1975, l’Église catholique devient un pilier du régime, aux côtés de l’armée, contre argent public et sièges dans les institutions. Plus sombre encore : au Guatemala, un général devenu pasteur, Ríos Montt, prend le pouvoir en 1982 et habille son coup d’État d’une mission religieuse. Ce sera l’une des périodes les plus meurtrières du pays. Le devin ne comparait pas son royaume à ces trois histoires. Il rappelait juste une chose : aucune des trois n’avait commencé avec une mauvaise intention.

La laïcité, disait le devin au chef du royaume, n’a jamais été une hostilité envers la foi. Ailleurs, une loi disait même que l’État «ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte». Pas pour affaiblir les religions, mais pour les protéger, elles aussi, des retournements du pouvoir. Une Église financée par un chef hérite de ses ennemis, le jour où ce chef tombe. Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, dit le livre saint lui-même. Ce n’est pas une phrase contre la religion. C’est une phrase pour la distance qui protège les deux.

Le devin ne doutait pas des bonnes intentions du chef. Il rappelait seulement l’article premier, et faisait confiance aux institutions du royaume pour s’en souvenir, avant que la ligne, une fois franchie, ne devienne la nouvelle norme.

Toute ressemblance avec des faits ou des personnes réelles ne serait que pure coïncidence.

Mbolatiana Raveloarimisa

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