Le 30 juillet, au marché de Dango, dans le district de Faratsiho, un homme a été pris à partie par la foule, accusé de tentative d’enlèvement d’enfant. Il en est mort, brûlé, avant que quiconque n’ait eu le temps de vérifier quoi que ce soit. Les jours suivants, des proches et des responsables locaux ont indiqué qu’il présentait probablement des troubles mentaux, selon le communiqué du Mouvement pour la Différence et d’Autisme Madagascar. Les faits exacts restent à établir. Ce qui est établi, c’est qu’un homme a payé de sa vie une accusation qui n’a jamais été prouvée.
Comprenons d’abord la peur qui a mené à ce geste. Madagascar traverse une vague d’enlèvements et de disparitions qui n’épargne aucune famille de son inquiétude. Cette peur est légitime, elle n’est pas la faute de ceux qui la portent, et il faut saluer les autorités local es qui appellent au calme et invitent la population à signaler tout comportement suspect aux forces de l’ordre plutôt qu’à se faire justice elle-même. C’est le bon réflexe, celui qui a manqué cruellement au marché de Dango ce jour-là.
Dango n’est malheureusement pas un cas isolé. Un communiqué conjoint publié le 31 juillet par Factivistes, l’Ilontsera et d’autres acteurs de l’éducation aux méd ias recense les mêmes dérives à Ambohimena Antsirabe, Ankadindramamy, Antehiroka et Analavory. Il y a une expression en malgache qui dit bien cela : «tondro molotra sy tsaho», montrer du doigt et faire courir la rumeur. Le mécanisme est partout identique : une suspicion non vérifiée circule, s’amplifie sur les réseaux, et se transforme en verdict populaire avant qu’aucun fait ne soit établi.
Il y a un ohabolana qui résume tout cela mieux que je ne saurais le faire : «Teny zato, kabary arivo ; fa iray ihany no marina.» Cent paroles, mille discours ; un seul est vrai. Le problème, à Dango comme ailleurs, c’est que la centième parole arrive toujours avant la vraie, et qu’elle porte plus vite, parce qu’elle fait plus peur.
Ce drame en dit long sur un autre sujet, plus discret mais tout aussi urgent : comment une société traite ceux qui sont différents. Une personne qui erre, qui parle seule, qui ne répond pas comme on l’attend, n’est pas automatiquement une menace. Elle est peut-être en situation de handicap, de trouble mental, de trouble du neurodéveloppement, et porte déjà un fardeau que la société refuse de voir tant qu’il ne dérange pas. Le jour où elle dérange, elle se retrouve seule face à une foule qui a décidé, en quelques minutes, qu’elle était le monstre qu’elle cherchait.
Je le vois tous les jours dans mon travail auprès des familles touchées par l’autisme : un enfant qui ne répond pas à son nom, qui bat des mains, qui crie sans raison apparente dans un marché ou un taxi-brousse attire d’abord les regards, puis les commentaires. Mais cet enfant grandit. Et ce sont surtout les adolescents et les adultes, ceux dont la différence ne fait plus sourire personne et qu’on ne couve plus du regard, qui sont les plus exposés à la violence d’une foule. C’est un homme adulte qui est mort à Dango, pas un enfant. Ces familles vivent déjà avec cette peur précise : que leur enfant devienne, en grandissant, celui qu’on montre du doigt avant de comprendre.
Le communiqué du 31 juillet le formule mieux que je ne pourrais le faire : «Une rumeur ne détruit pas seulement la vérité. Elle peut aussi détruire des vies.» Établir les faits avant de juger, protéger ceux qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes, apprendre à reconnaître la différence sans en faire un danger : ce n’est pas compliqué à énoncer, seulement difficile à tenir dans le feu de la peur. Une différence n’a jamais dû coûter une vie.
Mbolatiana Raveloarimisa