Début août 1828, la princesse Mavo est proclamée Reine et prend le nom de Ranavalona. Trente-trois ans plus tard, le 16 août 1861, la Souveraine «tournait le dos», niamboho, comme le veut le vocabulaire protocolaire royal.
Août 1861 - août 2026 : il y a 165 ans disparaissait Ranavalomanjaka caricaturée par la littérature occidentale et diabolisée par la tradition chrétienne. Les deux tiers de son long règne, de juillet 1836, date du départ des derniers missionnaires britanniques, à sa mort en août 1861, furent étiquetés «Tany Maizina», période obscure, temps de deuil.
Dès l’avènement de Ranavalona, pourquoi Ramanetaka, Gouverneur de Majunga et cousin germain de Radama 1er, fit-il aussitôt voile pour Anjouan ? Pourquoi Ratefinanahary, beau-frère de Radama 1er, avait-il demandé à embarquer d’urgence sur un navire en partance pour l’île Maurice avant de répondre à la convocation de monter à Antananarivo ? Les proches de Radama cherchèrent à fuir dès la montée de Ranavalona sur le trône, parce qu’ils n’ont pas oublié que les proches de la future reine avaient été assassinés par Radama 1er à l’accession de celui-ci au trône, en 1810.
On ne peut pas juger les temps anciens à l’aune des opinions de notre époque. Certes, Ranavalona inaugura son règne en liquidant les proches parents de son époux et prédécesseur, mais rien de révolutionnaire ni même de révoltant si on songe que ce dernier, dont la mère Rambolamasoandro était du Marovatana, avait fait périr plusieurs Avaradrano de la proche famille de celle qui était encore la princesse Imavo d’Ambatomanoina.
La tradition orale n’a pas retenu écho d’exterminations plus anciennes, lors de précédentes alternances au trône d’Imerina. L’épisode de 1828 ne passa à la postérité que parce qu’il y eut des témoins oculaires Vazaha. Et ces Européens témoigneront à charge tout au long d’un règne qui les priva des avantages, politiques et évangéliques, précédemment tolérés par Radama (1810-1828).
Et pourtant ses 33 ans de règne ne furent pas que hécatombes de zébus et persécutions des Chrétiens. Il faut situer les décisions de Ranavalona dans le contexte malgacho-malgache de cette époque ainsi qu’à la lecture du choc frontal de la société traditionnelle avec les idées révolutionnaires apportées par les missionnaires britanniques de la London Missionary Society en particulier, et les visiteurs européens en général.
Le 18 juillet 1857, aux Laborde, Lambert, Finaz, Webber, Pfeiffer, la Reine reprochera notamment : «Vous avez voulu établir la république, affranchir les esclaves, établir l’égalité de tous sans distinction de nobles», «Vous autres, vous n’avez pas de rois, mais vous êtes des républicains, vous entraînez les gens à penser comme vous, vous cherchez à changer le gouvernement et à supprimer les esclaves» (Adrien Boudou, Le complot de 1857, Imprimerie moderne de l’Emyrne, 1943, p. 48 et 68).
Dans sa thèse de doctorat, Bakoly Domenichini-Ramiaramanana souligna que «la collecte des hainteny sous cette reine, et, sans aucun doute, à son initiative, semble avoir été un point d’un vaste programme politique de sauvegarde et de promotion de la société et de la culture malgaches traditionnelles» (Du Ohabolana au Hainteny, Karthaka 1983, p.233). La cohérence de cette politique générale de sauvegarde du fonds authentiquement national l’obligeait à cette hostilité envers les doctrines étrangères et chrétiennes dont le discours égalitaire était proprement révolutionnaire et menaçait les fondements mêmes de la société de cette époque.
Ranavalona avait autorisé la venue et le séjour de Baker (octobre 1828) et de Freeman (juin 1830), inaugurant une collaboration intellectuelle avec les Malgaches Raharolahy, Ramarotafika et Rasatranabo, qui durera de décembre 1829 à juin 1835. Outre la collecte des «hainteny», joyau de la littérature orale, plusieurs ouvrages fondamentaux parurent à cette époque : les dictionnaires malgache-anglais et anglais-malgache de David Johns avec la collaboration de Raharolahy (1835), le dictionnaire de Joseph John Freeman avec la collaboration de Ramarotafika et Rasatranabo (1835), la grammaire d’Edward Baker (1845). Sans oublier l’impression du Nouveau Testament (1830) et l’achèvement de la Bible (21 juin 1835).
(À suivre)
Nasolo-Valiavo Andriamihaja