Croque-mort

Lettre ouverte à nos dirigeants, Il faut remonter à la fin du XVIIIe siècle pour comprendre d’où nous vient ce mot, une époque où mourir à trente ans passait pour une belle carrière et où les épidémies vidaient les villages plus vite qu’on ne creusait les tombes. Croquer, à l’époque, ne voulait pas dire manger. Ça voulait dire faire disparaître, dérober, comme on vole un corps à la vie sans bruit. Certains racontent qu’on ramassait les pestiférés avec un croc au bout d’une perche, pour ne surtout pas les toucher. D’autres jurent que le vrai geste, le seul qui compte, c’était de croquer le gros orteil du défunt avant de refermer la bière, histoire de vérifier une bonne fois qu’il ne restait plus rien à sauver.

Le plus savoureux dans cette histoire, ce n’est pas le métier. C’est la reconnaissance qu’on leur devait. Le croque-mort était de toutes les épidémies, de tous les enterrements, indispensable chaque fois que la mort débordait des cimetières. Et pourtant, jamais un siège à la table familiale, jamais une place au comptoir du village, toujours ce mépris poli qu’on réserve à ceux qui nous rappellent que nous sommes tous périssables.

On les utilisait la nuit et on les évitait le jour, un peu comme certains conseillers qu’on convoque en catastrophe et qu’on renie ensuite sur la place publique.

Mais s’il croquait le gros orteil du défunt avant de le mettre en terre, ce n’était pas par cruauté. Il y a un ohabolana qui dit tout: «Ny hanongotsongona ny maty, tahotry ny handevim-belona.» Croquer l’orteil d’un mort, c’est par peur d’enterrer un vivant. Un dernier geste de vérification avant l’irréversible, le seul moment où ce métier méprisé devenait, l’espace d’une seconde, un acte de miséricorde.

Alors, chers dirigeants, si on vous croque le gros orteil aujourd’hui, ce n’est nullement pour vous faire mal ni pour vous faire vaciller. C’est pour vérifier que vous êtes encore vivants : que vous entendez encore le peuple murmurer avant qu’il ne se mette à crier, que vous sentez encore les colères avant qu’elles n’explosent, que vous avez encore de l’empathie avant qu’elle ne devienne dédain. C’est pour vous éviter d’être enterrés vivants.

La situation à Madagascar est ce qu’elle est. Si tout le monde avalait tout, regardait ailleurs, applaudissait juste pour vous faire plaisir, on finirait très certainement par vous enterrer vivants, comme ces anciens présidents que la foule a dégagés par dégoût, par ras-le-bol, par mépris accumulé. L’histoire ne manque pas d’exemples chez nous d’un pouvoir qui se croyait éternel, jusqu’au jour où la rue en a décidé autrement. Ce jour-là, personne ne prend le temps de croquer le gros orteil. On enterre directement, foule et colère confondues.

En tant qu’observatrice de cette société, en tant que personne qui souhaite le meilleur pour son pays, vous croquer le gros orteil n’a rien de facile. Les interprétations vont bon train. Ceux qui lèchent, ceux qui applaudissent quoi qu’il arrive, diront que c’est vous mordre le bras, que c’est de la mauvaise foi, de l’acharnement, voire de la trahison. Ce n’est pourtant pas cela. C’est vous réveiller tant qu’il en est encore temps, avant que celui qui prépare la piqûre de formol n’arrive avec sa grosse aiguille et ne vous emmène sur le chemin sans retour.

Une chronique, un article, une voix qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, ce n’est jamais que cela : un orteil qu’on croque pour vérifier le pouls. Le jour où la presse et les citoyens n’oseront plus le faire, ce ne sera pas un signe de paix sociale. Ce sera le silence qui précède l’enterrement.

Un croque-mort digne de ce nom préfère qu’on le maudisse pour un orteil mordu à temps, plutôt que d’assister, les bras croisés, à un enterrement qu’il aurait pu éviter. Alors oui, on continuera de vous croquer le gros orteil, chers dirigeants. Prenez-le comme un geste de vérification, pas comme une morsure.

Le jour où plus personne ne le fera, c’est qu’il sera déjà trop tard.

Mbolatiana Raveloarimisa

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