| Cette cité « indigène » en construction à Mahabibo-Mahajanga aurait pu être un modèle pour les nouvelles habitations de la capitale. |
Les efforts de l’administration coloniale pour embellir la capitale malgache, à travers l’aménagement de jardins, de l’hippodrome ou du lac Anosy, « n’ont qu’une influence très relative sur les conditions d’hygiène générale de la ville qui restent très défectueuses derrière une façade brillante », indique-t-on dans l’un des rapports du Bureau municipal d’hygiène (BMH) en 1934.
Une enquête de 1936 montre que 75% des maisons n’ont pas de confort et 22% sont des taudis inhabités. « De telles constatations renforcent la position de ceux qui critiquent les insuffisances de l’action sociale des colonisateurs » (Faranirina V. Esoavelomandroso enseignante-chercheure, « De la peste maladie à la peste politique- Interprétation par les Merina du phénomène d’endémie pesteuse sur les Hautes Terres Centrales (après 1921-1936) », lire précédente Note).
À défaut d’une « lutte défensive » efficace, les règlements de police sanitaire prévoient, en effet, de stopper les ravages de l’épidémie par des opérations de nettoyage et de désinfection des quartiers et villages contaminés. Ainsi, les maisons des pestiférés doivent subir une désinfec-tion générale confiée à un inspecteur de police européen, effectuée par un agent d’hygiène secondé par des bourjanes ou des prisonniers. L’opération comporte deux phases.
La première est menée dès que le diagnostic est connu : aspersion du sol de la chambre du malade avec du crésyl, immersion des linges souillés dans un grand bac rempli d’une solution de crésyl, obturation des joints des portes et fenêtres, introduction de tampons de chloropicrine dans les trous de rats, désinfection de la pièce avec du formol ou du gaz sulfureux, fermeture et obturation des joints de la dernière porte, pose des scellés. Deux jours après, on passe à la seconde phase de désinfection : incinération des matelas, paillasses, traversins, oreillers, couvertures ; dératisation de la chambre contaminée et du reste de l’immeuble ; nouvelle désinfection et fermeture de la chambre pour huit jours ; dératisation des maisons voisines dans un rayon de 50 mètres.
Une telle opération exige du personnel et surtout du matériel. De plus, elle s’avère difficile à réaliser dans les cases traditionnelles en terre batture de l’Imerina. Pour plus d’efficacité, une complète remise en état des habitations serait nécessaire afin de les dératiser, les désinfecter, les réparer, les recrépir à l’intérieur et à l’extérieur. Dans la région d’Arivonimamo, les équipes de prophylaxie doivent procéder à une remise en état de certains villages. Cependant, il arrive également que les services de prophylaxie estiment préférable de brûler les maisons « sans grande valeur » et de proposer l’indemnisation des propriétaires.
Durant l’épidémie de 1921 à Antananarivo, toutes les maisons contaminées ont été brûlées, sauf une. Là encore, la discrimination intervient. D’après l’auteure de l’étude, le journaliste Jean Ralaimongo dénonce ce fait dans son compte-rendu : « Sur deux maisons appartenant l’une à un Malgache et l’autre à un Européen ou à un client malgache d’un gros colon, la première est réduite en cendres et non la deuxième. » Le Dr Allain, dans un article sur « L’épidémie de peste pulmonaire » donne une explication à cette attitude controversée du service de prophylaxie.
« Il a été fait une seule exception pour la maison d’un Européen, M.X, dont le fils et la ‘ramatoa’ sont morts de peste pulmonaire… La maison de X est une belle construction entièrement meublée à l’européenne. Elle est située au milieu d’une agglomération de maisons qu’on aurait difficilement pu préserver si on y avait mis le feu. L’intérieur de cette maison étant très propre et d’une tenue irréprochable, le BMH se borna à faire procéder à la première désinfection. »
Néanmoins, il est aussi décidé que cette maison resterait fermée pendant six mois, avant d’être réoccupée après une nouvelle désinfection. Par contre, le médecin ne manque pas de préciser que les habitations occupées par des Malgaches, même très fortunés, laissent beaucoup à désirer au point de vue de la propreté. « L’immeuble peut avoir belle apparence à l’extérieur, mais dans les appartements occupés… la saleté règne en maitresse. »
Dans les campagnes de l’Imerina, des villages entiers sont livrés aux flammes, mesure propre à frapper l’imagination, remarque Faranirina V. Esoavelomandroso. En avril 1922, le village d’Anketrina, dans le gouvernement d’Ambohimiadana, est évacué, puis incendié. En octobre suivant, celui d’Anjanamiaro de Fenoarivo subit le même sort. Justifiée par des nécessités d’hygiène, d’après les services médicaux, l’incinération des maisons ou de tout un village est interprétée par une partie de l’opinion malgache en fonction du seul contexte colonial. Cette mesure serait motivée avant tout par « la volonté du Fanjakana de démontrer son omnipotence ». Le Dr Ramanitrarivo, par exemple, subit ainsi les réflexions des paysans d’un petit village d’Imerina. Quand il procède avec son équipe, sur ordre des autorités, à la mise à feu de toutes les cases contaminées, les villageois appellent à leur encontre la condamnation divine.
Pela Ravalitera