L’ADN perdu

RFA-Angleterre, 29 juin 1982, Madrid : dans un match tendu, verrouillé, sans surprise, Karl-Heinz Rummenigge déclenche un tir soudain et tendu depuis les 25 mètres : la soudaineté, la précision et la force de ce tir, qui envoya le ballon sur la barre transversale de Peter Shilton était alors du «classic Germany». Pas les meilleures occasions, pas la parfaite domination, mais cette menace permanente qui incite l’adversaire à la prudence. Le match se solda par un 0-0 qui éliminait l’Angleterre et qualifiait l’Allemagne vers son destin de Séville. 

Le double Ballon d’Or (1980 et 1981) était craint. Même quand, à peine remis de blessure, il rentre en cours de prolongations (97ème minute). La France menait déjà alors (2-1) et Karl-Heinz Rummenigge allait voir son équipe encaisser presque aussitôt le but du (3-1). 

C’est alors que je vis (voir et vivre) se réaliser cette conclusion, longtemps maxime : «on aime les Allemands moins quand ils gagnent que quand ils puisent au fond d’eux-mêmes cette énergie pour revenir (quitte à perdre)». Avec les trois dernières éliminations successives prématurées en Coupe du Monde, c’est cet ADN qui semble avoir dégénéré. 

Où sont-ils, ceux d’hier, qui maintenaient le cap, donnaient le ton, et prenaient leurs responsabilités : Lothar Matthäus (le coup-franc de la délivrance, 1-0, contre le Maroc, 1986) ; Andreas Brehme (l’ouverture du score, 1-0, contre la France, 1986) ; Michael Ballack (le but du héros malheureux, 1-0, contre la Corée du Sud, 2002) ; Philip Lahm (le but du déclic, 1-0, contre la Costa Rica, 2006) ; Toni Kroos (le 1-1 de l’égalisation in extremis contre la Suède, 2018) ; voire Mats Hummels (le coup de tête de l’ultime chance contre la Corée du Sud, 2018). 

Chez les gardiens de buts, Sepp Maier, Harald Schumacher et Oliver Kahn, allaient se trouver un illustre successeur en Manuel Neuer. Frappant contraste avec la ligne d’attaque. Après Gerd Müller, l’Allemagne sut se trouver un K.-H. Rummenigge. Puis vinrent Rudi Völler ou Jurgen Klinsmann, plus tout à fait aussi transcendants mais tout de même encore suffisamment dangereux pour mobiliser derrière les défenseurs adverses. L’équipe-type d’une Mannschaft désormais avec un seul vrai-faux buteur en pointe ne fait que refléter la réalité d’une Bundesliga dominée par les attaquants étrangers : le Polonais Robert Lewandowski hier, l’Anglais Harry Kane aujourd’hui.

Longtemps, jusqu’en 2014 exactement, le classement des meilleurs buteurs de tous les temps en Coupe du Monde aura été dominé par Gerd Müller (14 buts, en deux éditions 1970 et 1974). Ce total sera dépassé par un autre Allemand, Miroslav Klose, après un match d’anthologie contre le Brésil. Depuis, plus aucun de leurs compatriotes ne semble en mesure de rivaliser alors que les 16 buts de Klose appartiennent déjà au passé. 

Hier, l’Allemagne savait gagner (ou ne pas perdre) même quand elle jouait mal, parce qu’on la savait tranchante. Aujourd’hui, elle amuse la galerie avec une possession de balle (75-80%) absurde de stérilité. Les milliers de passes latérales, attentistes, de danseurs nonchalants ont remplacé les frappes létales des Soulier d’or.  

Nasolo-Valiavo Andriamihaja

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