Facile à raconter quand on ne l’a pas vécu

Trois personnes de mon entourage ont été portées disparues ces dernières semaines. Deux d’entre elles restent introuvables depuis bientôt un mois. La troisième était le fils de mon chauffeur, retrouvé vivant à une cinquantaine de kilomètres du quartier où il avait disparu. Le soulagement aurait pu clore l’histoire là, mais hier, mon chauffeur m’a dit une phrase que je n’arrive plus à effacer de ma tête : «Madame, c’est facile à raconter quand on n’a pas vécu cela. Mais moi je l’ai vécu. Si j’étais à la place des parents qui ne retrouvent pas encore leur enfant, je n’aurais même plus une raison de vivre.»

Je n’ai rien trouvé à répondre, et je crois qu’il n’y avait rien à répondre. Lui a eu la chance de récupérer son fils, mais il sait mieux que quiconque ce que ces semaines d’attente signifient, et c’est pour ça qu’il mesure ce que d’autres continuent d’endurer sans lui. Écrire une chronique bien tournée sur l’insécurité reste facile tant qu’on n’est pas de l’autre côté du téléphone qui ne sonne jamais avec la bonne nouvelle. Ce jour-là, ce n’est pas seulement une mère qui perd le sommeil, c’est aussi un père, un chauffeur, un homme qu’on croise tous les jours, qui a connu la peur jusqu’au bout et qui pense désormais à ceux qui l’ont encore devant eux.

Le bilan général est sec et il fait froid dans le dos : 200 disparitions recensées à travers le pays depuis le début de cette vague, 175 personnes retrouvées vivantes, et au moins huit mineurs parmi les victimes. Dans les marchés, les cours, les groupes de quartier, mais aussi sur les réseaux sociaux les théories les plus folles circulent, faute de certitude sur les causes exactes. Quand l’incertitude est totale, l’imagination prend le relais de l’information, et les parents, eux, prennent le relais de l’État.

Le pouvoir en place qualifie ces actes de déstabilisation, orchestrée selon lui par des ennemis de la Nation. Que cette explication soit vraie, partielle, ou une piste parmi d’autres, une chose devrait primer sur les querelles politiques : complot ou grand banditisme organisé, ce sont des enfants et des familles ordinaires qui en payent le prix, et c’est sur elles que devraient se concentrer chaque moyen et chaque décision.

Il faut saluer ce qui est fait sur le terrain. Plus de policiers, militaires et gendarmes sillonnent déjà la capitale, avec des moyens limités, et sous une pression supplémentaire : celle d’une population à bout de nerfs, de plus en plus encline à se faire justice elle-même. Ce sont pourtant ces mêmes forces qui, début juillet, se sont interposées pour empêcher plusieurs lynchages, même si, hélas, un homme a été brûlé vif par la foule à Maintirano faute d’avoir pu être protégé à temps.

Mi-juillet, une voix institutionnelle est venue appuyer cet appel au calme. La Conférence des évêques de Madagascar a rompu le silence, parlant d’un climat de terreur, demandant la transparence sur les causes de cette vague de disparitions, et exhortant justement la population à ne pas céder à la vengeance. Un message que les forces de l’ordre portent elles-mêmes, souvent sans être entendues.

Pendant que la peur grandit, les parents font, au quotidien, le travail que personne ne peut faire à leur place : trajets groupés pour les déplacements, sorties interdites après seize heures, téléphone allumé la nuit au cas où. Cette vigilance de tous les instants a un prix que personne ne comptabilise, des mères et des pères épuisés qui ajoutent la peur pour leurs enfants à une liste de charges déjà interminable.

Et comme pour donner raison à tout ce qui précède, j’apprends à l’instant une nouvelle qui me glace : le fils unique d’un ami proche a été enlevé et tué dans des conditions horribles début juillet. Je m’en veux de ne l’avoir su que maintenant, comme si la douleur de nos proches devait, elle aussi, se perdre quelque part entre deux chiffres officiels avant de nous parvenir. Ce drapeau en berne n’est plus, pour moi, un symbole abstrait.

Alors, déstabilisation ou pas, l’urgence reste la même : concentrer tous les efforts de l’État sur la protection d’un peuple qui est aujourd’hui la proie de réseaux malveillants, et donner aux forces de l’ordre les moyens de faire leur travail sans avoir en plus à contenir la colère de ceux qu’elles tentent de protéger. Tant qu’un père devra dire qu’il n’aurait plus de raison de vivre à la place d’un autre, la priorité ne peut être que là : retrouver chaque enfant encore disparu, et rendre au peuple malgache le droit de ne plus avoir peur.

Mbolatiana Raveloarimisa

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