« Bonne journée » à ceux qui commencent la leur.
« Bon courage » à ceux qui s’apprêtent à passer un entretien d’embauche. « Bon voyage » à ceux qui prennent la route. « Bon appétit » à ceux qui vont partager un repas. « Bonne fête », « bon anniversaire ».
« Bon vent » à ceux qui prennent la mer. « Bienvenue » à ceux qui arrivent. Les mots ne nous manquent pas pour accompagner les moments heureux de la vie.
Pour les épreuves, nous avons aussi des expressions presque toutes faites. Nous présentons nos « condoléances » aux familles endeuillées. Nous souhaitons un « bon rétablissement » aux malades. Nous adressons nos encouragements à ceux qui entament une longue convalescence. Nous disons « que la terre te soit légère» ou « repose en paix » à ceux qui s’apprêtent à être inhumés.
Mais que dit-on à un ami dont l’enfant vient d’être kidnappé ? Que dit-on à une famille dont un proche figure parmi les 173 personnes disparues depuis le début de l’année ? Selon les chiffres de la police, 83 d’entre elles restent introuvables à ce jour.
J’ai appris aujourd’hui la disparition du neveu d’un camarade de classe. J’ai aussitôt voulu lui écrire. Pour dire quoi ? Puis je me suis arrêté. Je n’avais pas les mots. Ce n’étaient pourtant pas les sentiments qui me faisaient défaut. Au moment d’apprendre cette terrible nouvelle, j’ai ressenti un choc, comme si je venais d’avaler un morceau de glace. Mon silence n’était pas un manque d’empathie. Il était le prolongement du vide qui m’a envahi pendant de longues minutes.
Face à la disparition d’un être humain, connu ou inconnu, les mots semblent soudain dérisoires. Ils se dérobent. Ils deviennent impuissants devant l’angoisse de l’attente, devant l’absence d’explication, devant l’espoir qui refuse de mourir.
Notre langue nomme pourtant tant de drames. On devient veuf ou veuve lorsque l’on perd son conjoint. On devient orphelin lorsque l’on perd ses parents. Mais il n’existe aucun mot pour désigner des parents qui perdent un enfant. Comme si certaines douleurs étaient si profondes qu’aucune langue n’avait jamais réussi à leur donner un nom.
Le jour où mon frère m’a annoncé la mort de Mama, j’ai eu l’impression qu’un bloc de glace avait remplacé mon cœur. Le sol se dérobait sous mes pieds. Mes jambes ne pouvaient plus me porter. Mes mains tremblaient. Ma voix, déjà discrète d’ordinaire, avait disparu. Même moi, je ne m’entendais plus parler. Les aliments avaient perdu toute saveur. Je regardais les membres de ma famille, mes amis, mes collègues de travail, comme s’ils étaient devenus des étrangers. Mon souffle restait bloqué dans ma gorge. En un mot, je n’étais plus moi-même. J’étais seul.
J’avais perdu une part de mon humanité. Il m’a fallu deux années avant de cesser de pleurer Mama chaque jour. Et pourtant, je n’ai jamais manqué de prières, de paroles réconfortantes, ni de gestes d’affection. Mais il existe des douleurs que ni la foi, ni l’amour des autres, ni le temps ne peuvent apaiser immédiatement.
Maintenant, essayons de nous mettre à la place des parents, des frères et sœurs, des grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins et des cousines des 173 personnes portées disparues depuis janvier 2026. C’est un exercice presque impossible. Nous ne pouvons pas imaginer dans quel état d’esprit ils vivent aujourd’hui. Car la disparition est une épreuve différente de la mort. La mort finit par apporter une certitude, aussi insupportable soit-elle. La disparition, elle, enferme les familles dans une attente sans fin, où l’espoir et la peur se livrent chaque jour un combat silencieux.
Il n’existe pas de mots capables de traduire pleinement notre solidarité. Le drame de ces familles est une douleur sans nom. Nous pouvons leur offrir notre compassion, notre empathie, notre présence. Mais les mots nous abandonnent. Dans une culture « orale » comme la nôtre, où la parole occupe une place essentielle, nous nous retrouvons soudain face à une tragédie que le langage lui-même semble incapable de contenir.
Ces 173 familles s’accrochent à l’espoir de revoir leurs enfants vivants avec la même force qu’un nourrisson s’accroche à sa mère. Elles prient sans doute chaque jour pour leur retour. Dans le même temps, elles vivent avec la peur permanente d’apprendre leur mort. Plus insupportable encore est l’idée de les retrouver assassinés.
Elles vivent dans l’angoisse. Elles vivent dans la colère. Une colère que nous partageons tous devant un phénomène qui semble dépasser chacun d’entre nous.
J’imagine qu’il leur est parfois impossible d’avaler ne serait-ce qu’une tasse de café. Qu’elles n’ont plus la force de prendre soin les unes des autres comme auparavant. Et qu’à certains moments, aucune parole d’apaisement, aussi sincère soit-elle, ne parvient à trouver sa place dans leur douleur.
Transcender cette tragédie nationale sans nom est une entreprise qui dépasse chacun de nos drames individuels. Car, dans cette épreuve, chaque famille vit son supplice dans une solitude presque absolue, comme une île perdue au milieu de l’océan. La douleur est si immense qu’elle ne laisse souvent ni la force ni l’énergie de tendre la main vers d’autres familles qui traversent pourtant le même cauchemar.
Et pourtant, je crois qu’un chemin existe.
Si ces familles acceptaient de raconter leur histoire, chacune avec ses mots, son parcours, son attente, ses espoirs et ses blessures, elles feraient bien plus que témoigner de leur souffrance. Ensemble, elles donneraient un visage et une voix à cette tragédie silencieuse. Sans tomber dans le dolorisme ni dans le sensationnalisme, leurs récits individuels pourraient forger une mémoire collective. Ils pourraient soulever peu à peu le voile qui nous empêche encore de comprendre la vérité sur ces disparitions.
Car une douleur racontée reste une douleur. Mais des douleurs rassemblées peuvent devenir une conscience nationale.
Rivo Christian