Les révolutions échouent rarement par manque d’ambition ; elles échouent plus souvent par défaut de méthode, par confusion des rôles ou par incapacité à transformer l’élan populaire en projet collectif. Madagascar semble aujourd’hui s’approcher dangereusement de cette zone de turbulence. Alors que la Concertation nationale pour la Refondation est appelée à constituer l’une des étapes les plus déterminantes de la période socio-politique ouverte le 11 octobre, le débat public se retrouve déjà parasité par des querelles de positionnement, des luttes d’influence supposées ou réelles, et une communication aussi abondante que contradictoire.
Le paradoxe est saisissant. Après des mois de mobilisation, de sacrifices et d’espérance collective pour mettre fin à un système jugé responsable de l’affaiblissement progressif de l’État, de la dégradation du contrat social et de la confiscation de l’intérêt général, l’opinion publique assiste aujourd’hui à un spectacle dont elle ne devrait jamais être témoin ; celui des incertitudes entourant la conduite même du processus censé reconstruire la nation. Avant même le début de la concertation, certains discours laissent déjà entrevoir des rivalités de leadership, des concurrences de légitimité et des tentatives de captation symbolique. C’est un luxe que le pays ne peut pas se permettre.
Car la Refondation n’est pas un événement, c’est un acte fondateur ; elle exige davantage que des structures, des commissions ou des cérémonies. Elle suppose la construction d’une confiance minimale entre les acteurs, mais surtout entre les citoyens et ceux qui prétendent parler en leur nom. Or la confiance est aujourd’hui la ressource la plus rare du pays : chaque ambiguïté l’érode autant que chaque rivalité l’affaiblit. Chaque message contradictoire nourrit une défiance dont Madagascar paie déjà le prix depuis trop longtemps.
La question n’est donc pas de savoir qui doit conduire la concertation, mais qui est capable de lui garantir sa crédibilité. Le FFKM possède une légitimité historique incontestable dans l’accompagnement des grandes séquences politiques nationales. Le ministère en charge de la Refondation dispose quant à lui d’une légitimité institutionnelle découlant de sa mission. Mais la gravité du moment exige peut-être de dépasser ces seules considérations. Une refondation authentique ne saurait être la propriété d’une administration, d’une organisation ou d’un groupe d’acteurs, aussi respectables soient-ils. Elle doit être portée par une dynamique nationale suffisamment large pour que personne ne puisse raisonnablement en contester l’inclusivité.
Dans cette perspective, le Président de la Refondation de la République ne peut rester dans une posture d’observation. Il lui appartient de prendre les taureaux par les cornes et d’arbitrer clairement les modalités de cette concertation. Deux voies semblent possibles. La première consiste à élargir considérablement le périmètre des acteurs impliqués afin de dissiper toute suspicion d’appropriation du processus. La seconde, à l’inverse, consiste à rassembler l’ensemble des parties prenantes sous une architecture unique dont il assumerait pleinement l’autorité politique et la responsabilité historique. Entre la dispersion et la clarification, l’hésitation n’est plus une option.
Car au fond, la question est simple. Pourquoi les malgaches ont-ils accordé leur confiance le 11 octobre ? Était-ce pour ouvrir une nouvelle compétition entre acteurs de la transition ? Ou était-ce pour engager la reconstruction d’un État, d’institutions et d’un projet national capables de rompre avec les pratiques qui ont conduit le pays dans l’impasse ? La réponse paraît évidente.
L’histoire enseigne que les moments de « refondation » sont aussi des moments de vérité. Ils révèlent moins les intentions que les capacités. Madagascar s’apprête à franchir une étape décisive, encore faut-il que ceux qui ont reçu mandat de conduire ce processus comprennent que la première bataille de la refondation n’est ni institutionnelle ni constitutionnelle. Elle est celle de la confiance, et cette bataille-là commence maintenant.
Jean Fidelis Ranaivoson