Même si «on ne les fait pas», l’âge ne ment pas avec les articulations qui se grippent, le foie qui se découvre des susceptibilités, les artères qu’on ménage. Autrefois, on se contait des exploits ; désormais, on alimente la conversation avec des ordonnances d’hygiène de vie et on s’abreuve de maximes qui, sans être élixir de jouvence, prolongent les illusions. «De la mesure en toutes choses» : après l’âge de la belle intransigeance, l’autre de tant de concessions, voici donc échue l’heure de la juste mesure, cette forme de résignation qu’on dit sagesse.
André Agassi (né en 1970), Michael Schumacher (1969) Oliver Kahn (1969), sont de ma génération. Raison suffisante pour que je ressente cette affinité dont j’excluais les «jeunes» Buffon (1978), Casillas (1981), Alonso (1981), (Federer 1981). Les Federer (1981), Nadal (1986) et Djokovic (1987), ne m’étaient pas sympas avant qu’ils n’acquièrent à leur tour le statut de «vieux». Je compris la détresse de Djokovic qui «devait» réussir le (vrai) Grand-Chelem en 2021 avant que le «gamin» Medvedev (1996) ne brise son rêve et les folles statistiques (US Open 2021). Et j’avais longuement espéré que Nole-l’ancien «corrige» l’insolent (surtout de jeunesse) Alcaraz (Wimbledon 2023).
Le tennis n’a guère plus de piquant que dans l’éventualité, de plus en plus improbable, de voir le vétéran Djokovic battre coup sur coup les jeunots Sinner et Alcaraz, dans l’ordre ou le désordre. Je me suis brièvement réconcilié avec la Formule 1 quand Verstappen (né en 1997) avait cessé de tout gagner pour devenir un perdant magnifique. Quant au foot, seule une finale du Bayern en Ligue des Champions ou un succès à la 2014 de la Mannschaft pourraient conjurer la lassitude qui s’installe.
Coupe du monde 2014, US Open 2021, Wimbledon 2023 : des dates déjà lointaines. L’époque également de ce Grand Prix 2023 du Brésil, quand Alonso (alors 42 ans) au volant d’une poussive Aston Martin ridiculisa un Perez chevauchant une imbattable Red Bull. Même le football, occasion de tant d’émotions, m’indiffère dorénavant : Chelsea-City (2021), moins pour le match que pour le duel Tuchel-Guardiola ; à l’instar du Bayern version 2020 parachevant le Grand Chelem personnel de Hansi Flick : 11 victoires en 11 matches européens, triplé Bundesliga-DFB Pokal-Ligue des Champions. Quand on en arrive à se passionner pour le mercato des meilleurs entraîneurs (Ancelotti 1959, Mourinho 1963, Flick 1965, Klopp 1967, Guardiola 1971, Emery 1971, Tuchel 1973), que leur âge situe dans une génération décidément plus familière, c’est un autre signe du temps qui passe.
Ce doit être dans un livre de psychanalyse, quelque part : il est plus «naturel» d’apprendre de la victoire de ses aînés (McEnroe 1959, Edberg 1966, Becker 1967) ; «dans l’ordre des choses» d’assister à la maturité de ses contemporains (Agassi 1970, Sampras 1971) ; quelque chose de l’ordre transitoire à voir arriver ses cadets (Haas 1978, Safin 1980, Federer 1981, Nalbandian 1982). Mais, cette «transition» s’est tellement complexifiée de l’exceptionnelle longévité du trio Federer-Nadal-Djokovic qu’on en oublia la «génération sacrifiée» (Thiem 1993, Medvedev 1996, Zverev 1997), et qu’on ne s’aperçut même pas de l’avènement de ceux qui ont l’âge de ses enfants (Sinner 2001, Alcaraz 2003).
L’âge, ce n’est pas un chiffre, nous serine-t-on. Mais, qu’est-ce que ce serait donc, sinon toutes ces dates qui sont, le plus souvent, déjà de l’autre siècle.
Nasolo-Valiavo Andriamihaja