Un certain usage du téléphone, qui a tendance à s’imposer dans nos pratiques, peut symboliser une démission du cerveau. Si avant, ce cadeau de la nature, dont les capacités se sont considérablement développées lors de la révolution cognitive d’il y a 75 000 ans, avait le monopole du calcul, de l’orientation, de la mémoire..., le recours à ces facultés connut un bouleversement énorme avec les différentes grandes révolutions qui eurent lieu dans le monde de la technologie et dans l’univers incontrôlable du numérique. Une exploitation immodérée des nouveaux outils, qui naquirent dans cet écosystème qui leur est favorable, s’accompagne d’un délaissement du cerveau, impliquant l’affirmation d’un gardien artificiel de la mémoire et, par extension, de l’identité.
Le philosophe John Locke a un jour imaginé une expérience de pensée que l’histoire retiendra sous le nom de l’histoire du prince et du savetier. Un prince et un savetier s’endorment. Au cours de cette nuit, tous les souvenirs du prince sont transférés dans le corps du savetier. Qui est-il alors au matin, se réveillant dans la peau du savetier mais se souvenant de son palais, de l’enfance qu’il y a passée, des gens de la cour qu’il y a fréquentés ? Pour John Locke, cet individu est le prince, car le support de l’identité est la mémoire : on sait qui l’on est grâce aux traces que les expériences passées ont laissées en nous. Et quand on sait aujourd’hui à qui, ou plus exactement à quoi, nous confions notre mémoire personnelle, on peut se demander si l’on n’a pas aussi aliéné notre identité à la machine.
Personne ne peut contester, après une constatation a posteriori, que l’on oublie l’immense majorité des événements et des faits que l’on a vécus. Le téléphone, en enregistrant les coordonnées de nos relations, nos messages, les photos et vidéos des événements importants, nos déplacements, nos recherches, notre agenda..., renferme plus de fragments de vie que notre mémoire. À partir de tout ce contenu qui nous sert de plus en plus de tableau de bord, on croit lire le récit de notre existence. Ce que Paul Ricœur appelle alors « l’identité narrative », le récit que nous faisons de nous-mêmes, se trouve de plus en plus médiatisée par les algorithmes.
Jorge Luis Borges a un jour imaginé l’histoire de Funes, un hypermnésique qui se souvient de tout. Mais comme les traces se déposent en permanence, cette mémoire phénoménale est réduite à retenir tous les phénomènes qui se présentent à elle au détriment de la pensée; les singularités ont l’exclusivité, neutralisant l’abstraction et donc l’apport des idées générales pour comprendre le monde. Et aujourd’hui, quand les détails saturent le téléphone d’informations, on peut aussi se demander ce que cette mémoire externalisée peut produire sur nos facultés cognitives.
Fenitra Ratefiarivony