Cartes du monde

En 1945, le monde négocia un tournant décisif, un mouvement qui décida de la marche de son histoire. Cette phase cruciale de son existence a imposé un rythme ayant comme chef d’orchestre un organe dont les principaux tissus sont les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Royaume-Uni, URSS, Chine, France). Mais dans son dynamisme et son mouvement perpétuel, ce même monde, qui semble avoir horreur de l’immuable, ne cesse de nous faire comprendre que son visage n’est pas condamné à garder les mêmes traits et que sa carte n’est pas hostile aux modifications. Ainsi, récemment, l’Afrique revendique deux sièges dans cette salle des arbitres planétaires.

Dans le roman 1984 (G. Orwell, 1949), le rôle du langage et des discours dans le modelage de la mémoire collective et, par extension, de la perception du monde, est illustré par la vie que mènent les humains dominés par Big Brother. Depuis que les voix triomphantes des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ont parlé et écrit l’histoire, l’ordre qu’ils ont décrété s’est affirmé comme une évidence qui a installé, dans certaines consciences nationales, un sentiment d’infériorité. Et aujourd’hui, un désir de se défaire de ce complexe s’est exprimé à travers cette réclamation de deux places de membres permanents du Conseil de sécurité.

Si aujourd’hui, placer le Nord en haut sur les cartes est une évidence, il n’en fut pas toujours ainsi. Au Moyen Âge, les Arabes réservaient parfois le sommet d’une carte au Sud. D’autres cultures et civilisations donnaient cette place prépondérante à l’Est, là où l’on peut admirer le spectacle du lever du soleil. Une planète sphérique ne peut, en effet, avoir un « haut » objectif.

La partie supérieure d’une carte n’est donc pas un fait naturel, mais culturel. Il n’est alors pas étonnant qu’une certaine vision du monde, dans laquelle une grande partie du monde se sent plus misérable qu’une partie négligeable, soit partagée par un nombre considérable d’individus.

Depuis longtemps, en effet, les récits qui ont formé les esprits et qui y ont introduit certaines représentations ont dessiné la carte qui distingue ceux qui ont droit à la grandeur de ceux qui ne la méritent pas, ceux qui peuvent siéger en permanence au Conseil de sécurité de l’ONU et ceux qui ne peuvent même pas en rêver. Et pour en finir avec cette « violence symbolique », concept développé par Pierre Bourdieu, l’Afrique, principale victime de cette longue histoire, conteste cette fatalité implicite en réclamant ces deux sièges.

Fenitra Ratefiarivony

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